La morale anarchiste, Pierre Kropotkine.


Au lycée je me souviens d'avoir été déçu par L'unique et sa propriété de Max Stirner (mais il faudrait que je le relise). Un sentiment mitigé cochon d'Inde s'est emparé de moi à la lecture de La morale anarchiste de Pierre Kropotkine paru en 1889.

La morale est devenue un gros mot pour beaucoup de gens qui se réclament de l'anarchisme ou même du socialisme ; et pourtant c'est elle qui détermine sur quelles bases vont se tisser les liens sociaux. Quand la morale bouge, le monde bouge ; quand le monde bouge, la morale bouge... et vers la fin du XIX ème siècle la morale devient de plus en plus scientifique.

Pierre Kropotkine explique qu'une morale est inévitable et présente, selon lui, ce que devrait être la morale anarchiste : une morale dégagée de cette hypocrisie qui en fait une arme à l'avantage de la classe dominante, une morale naturelle basée sur l'entraide et la fraternisation de tous les groupes humains et qui refuse de modeler l'individu.

Kropotkine pose comme point de départ que l'individu cherche le plaisir. « Nous avons vu que es actions de l'homme, réfléchies ou conscientes (…) ont toutes les même origines. Celles que l'on appellent vertueuses et celles que l'on dénomme vicieuses, les grands dévouements comme les petites escroqueries, les actes attrayants aussi bien que les actes répulsifs dérivent tous de la même source. Tous sont fait pour répondre à un besoin de la nature de l'individu. Tous ont pour but la recherche du plaisir, le désir d'éviter une peine. » Chez Kropotkine, la recherche de ce plaisir va déboucher sur le bien. Ce bien est inné (il ne résulte pas vraiment d'un choix moral ou d'un point de vue à part celui de se conformer au projet naturel et non religieux ou philosophique) : « (…) les saint Augustins n'avaient pas d'autres bases pour distinguer entre le bien et le mal. Le monde animal en a une autre bien plus efficace. Le monde animal en général, depuis l'insecte jusqu'à l'homme sait parfaitement ce qui est bien et ce qui est mal, sans consulter pour cela ni la Bible, ni la philosophie. Et s'il en est ainsi la cause en est encore dans les besoins de leur nature : dans la préservation de la race et, partant, dans la plus grande somme de bonheur pour chaque individu. »

Ainsi, le bien de l'espèce et de l'individu sont identiques. Le sentiment moral est inné : « Le sens moral est en nous une faculté naturelle, tout comme le sens de l'odorat et le sens du toucher. » Mais Loi, Autorité et Religion l'ont escamoté. « L'idée du bien et du mal n'a ainsi rien à voir avec la religion ou la conscience mystérieuse ; c'est un besoin naturel de races animales. Et quand les fondateurs des religions, les philosophes et les moralistes nous parlent d'entités divines ou métaphysiques, ils ne font que ressasser ce que chaque fourmi, chaque moineau pratique dans sa petite société : -Est-ce utile à la société ? Alors c'est bon. -Est-ce nuisible, alors c'est mauvais. »

Solidarité et égalité sont les deux résultantes de ce bien. « N'en déplaise aux vulgarisateurs de Darwin, (…), le sentiment de solidarité est le trait est le trait prédominant de la vie de tous les animaux qui vivent en société. L'aigle dévore le moineau, le loup dévore les marmottes, mais les aigles et les loups s'aident entres eux pour chasser et les moineaux et les marmottes se solidarisent si bien contre les animaux de proie que les maladroits seuls se laissent pincer. En toute société animale, la solidarité est une loi (un fait général) de la nature, infiniment plus importante que la lutte pour l'existence dont les bourgeois nous chantent la vertu sur tous les refrains, afin de mieux nous abrutir. » et plus loin « Traite les autres comme tu aimerais à être traité par eux dans des circonstances analogues », se trouve partout où il y a société. » Et Kropotkine d'expliquer que c'est grâce à la solidarité que la « chétive » race humaine a pu persister. Le sentiment de sympathie la sauve, le Struggle for Life mis en avant par « les vulgarisateurs de Darwin » n'est pas le principe qui régit la vie. 

La Loi, la Religion et l'Autorité dénaturent la morale. L'homme est bon et Kropotkine a foi en l'Homme. « Nous ne craignons pas de dire : « Fais ce que tu veux, fais comme tu veux. » -parce que nous sommes persuadés que l'immense masse des hommes, à mesure qu'ils seront de plus en plus éclairés et se débarrasseront des entraves actuelles, fera et agira toujours dans une certaine direction utile à la société, tout comme nous sommes persuadés d'avance que l'enfant marchera sur deux pieds et non sur ses quatre pattes, simplement parce qu'il est né de parents appartenant à l'espèce Homme. »

Dans cette morale anarchiste, « Traitons les autres comme nous voudrions être traité nous-même » et « le bonheur de chacun est intimement lié à ceux qui nous entourent » garantissent un bonheur durable. Ainsi altruisme et égoïsme se confondent. La morale de Kropotkine n'est pas transcendantale, mais naturelle. Ici, la loi naturelle remplace la crainte de l'Enfer (Religion), de la Loi et la Justice (État, Autorité). Cette base solidaire et égalitaire (fin des exploiteurs, liberté, entraide...) rejoint le projet socialiste. Mais si Kropotkine veut se débarrasser des religions (Bible, Coran, Bouddhisme pour celles qu'il cite), il y a aussi un côté grand soir dans sa démonstration : « Tout cela, bien entendu, ne se fera entièrement que lorsque les grandes causes de dépravation : capitalisme, religion, justice, gouvernement, auront cessé d'exister. Mais cela peut se faire déjà en grande partie aujourd'hui. Cela se fait déjà. » et l'idée de « l'action par le fait », l'idée du martyr apparaissent avec notamment cette citation de Guyau : « La plante ne peut s'empêcher de fleurir. Quelquefois, fleurir pour elle, c'est mourir. N'importe la sève monte toujours ». Kropotkine voudrait par ailleurs redonner ses lettres de noblesse au mot « idéal ». Et n'oublions pas la mise en place de deux chemins dans cette morale : "Et cette science dira aux hommes : si tu ne sens pas en toi la force, si les forces sont justes, ce qu’il faut pour maintenir une vie grisâtre, monotone, sans fortes impressions, sans grandes jouissances, mais aussi sans grande souffrance, eh bien, tiens-t’en aux simples principes de l'équité égalitaire. Dans des relations égalitaires, tu trouveras, à tout prendre, la plus grande somme de bonheur possible, étant données tes forces médiocres." pour les uns ; et pour les autres : "(...) si tu sens en toi la force de la jeunesse, si tu veux vivre, si tu veux jouir de la vie entière, pleine, débordante — c’est-à-dire connaître la plus grande jouissance qu’un être vivant puisse désirer — sois fort, sois grand, sois énergique dans tout ce que tu feras.
Sème la vie autour de toi. Remarque que tromper, mentir, intriguer, ruser, c’est t’avilir, te rapetisser, te reconnaître faible d’avance, faire comme l’esclave du harem qui se sent inférieur à son maître. Fais-le si cela te plaît, mais alors sache d’avance que l’humanité te considérera petit, mesquin, faible, et te traitera en conséquence. (...) Sois fort au contraire. Et une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l’auras comprise, — une iniquité dans la vie, — un mensonge dans, la science, ou une souffrance imposée par un autre, révolte-toi contre l’iniquité, le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte c’est la vie d’autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais.
Lutte pour permettre à tous de vivre de cette vie riche et débordante, et sois sûr que tu retrouveras dans cette lutte des joies si grandes que tu n’en trouverais pas de pareilles dans aucune autre activité. C’est tout ce que peut te dire la science de la morale. A toi de choisir."
Si cette morale n'ordonne rien, ce passage ressemble fort à un gros conseil, je n'ose dire à du catéchisme... ainsi donc pour une morale anarchiste, seule la lutte procurerait le plaisir, la vie riche et l'intensité. 

Une morale scientifique contre une morale religieuse ou mystique.

La morale anarchiste est donc guidée (dictée ?) par la nature (observée par la science) et non par un choix. La nature dicte un idéal à l'être humain ; l'anarchisme de Kropotkine décide de faire de cet idéal sa morale. Cette morale serait naturelle et bonne. Mais les exemples que donnent Kropotkine peuvent se retourner contre lui. Ainsi quand – de manière naturaliste et parmi d'autres exemples - il prend les fourmis (« (...) l’être le plus développé parmi les insectes, un insecte dont le cerveau, à peine perceptible sous le verre grossissant, est presque aussi puissant que le cerveau moyen de l’homme. ») comme exemple d'entraide on peut dire que chez les fourmis certaines naissent guerrières, ouvrières ou reines et que si l'on transpose ceci à la société humaine, on se retrouve vite dans une société holistique (où chaque individu se tient « à sa place » pour qu'elle fonctionne), est-ce cela le fondement du projet anarchiste, un genre de prédestination ?

À la question : pourquoi serais-je moral ?, Kropotkine répond : Parce que c'est naturel. Et ce qui est naturel c'est la solidarité et l'égalité. Cette morale est intéressante et peut servir de base au communisme libertaire, mais pourquoi devrait-elle être dictée par une observation scientifique de la nature animale (au risque - et c'est la force de la science d'être dépassée ou contredite - d'être balayée sur sa base) ?

Même si elle se fonde sur l'étude scientifique et rationnelle des comportements des animaux, la nature, ici, semble remplacer Dieu. Ce n'est plus un être supérieur qui dicte les principes de vie commune mais la nature de l'Homme elle-même ; l'Homme qui n'a plus, en quelque sorte, qu'à écouter un instinct. Est-ce, alors, une morale choisie par l'individu ? 

Mais peut-être la morale est une science (Cf. M.J. Guyau, Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction), celle de la nature humaine et des rapports entre les hommes. Les anarchistes, alors, ont toute latitude de s'emparer du sujet et d'y réfléchir.

NB : Cette note de lecture critique ne prend pas en compte le contexte historique. La morale anarchiste répond sûrement en partie au Struggle for life de Darwin. Nous n'avons pas non plus mis ce texte en rapport avec le concept d'entraide mis en avant par Kropotkine dans L'Entraide, un facteur de l'évolution paru en 1902.

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