It's Monk Time



L'art répond à l'art

Il y a de très courts passages dans le jeu de piano de Thelonious Monk qui me font penser à Howard Philip Lovecraft. C'est plus dans sa façon de jouer que dans ses compositions elles-mêmes ; quelque chose de glacé et cristallin, trois notes dans les aigus soudain inquiétantes et comme reliées à un immense édifice. C'est un sentiment fugace que l'on peut ressentir au début du Lulu's Back In Town enregistré pour l'album It's Monk Time qui sort en 1964. On le sait, Monk étudiait les oeuvres de Debussy. Est-ce que Monk avait lu Lovecraft ?.. L'un comme l'autre ils ont construit une œuvre fortement marquée par leur univers et immédiatement identifiable. J'ai plusieurs fois hésité avant de parler de ce rapprochement étrange que je fais parfois, je me suis dit : "c'est dans ta tête vieux que Monk dessine une page de Lovecraft". Peu importe, l'art répond à l'art dans ma tête aussi. Et peut-être que cela tient tout simplement au fait que quand je découvrais Monk avec la série des trois disques de la London Collection (les enregistrement d'Alan Bates sur le label Black Lion) je relisais Dagon et Dans l'abîme du temps...

Je ne connaissais pas It's Monk Time

C'est un disque pépère avec presque la même formation que Straight, No Chaser : Charlie Rouse est au sax, Ben Riley à la batterie, Butch Waren a remplacé Larry Gales à la basse. L'album se déroule sans accros avec un groove nonchalant ; aucun morceau ne se détache vraiment aux premières écoutes (l'album ne comporte pas de tube comme Locomotive, Weel you needn't ou In Walk Bud) mais au bout de quelques écoutes Lulu's Back in Town devient de plus en plus prégnant ; deux prises piano solo Nice Work If You Can Get It possède un charme désuet et Memories Of You est passé à la moulinette monkienne avec une prise en main touchante et assurée. On assiste à quelques incursions dans les aiguës de la part de Charlie Rouse (sur l'ouverture de Schuffle Boil). Sur chaque morceau on retrouve le jeu de Monk avec ses mains hachoirs, accompagné par Charlie Rouse qui reprend, dans les chorus (j'entends par là le "refrain"), la façon de briser les notes avant de balancer ses solos précis et chaud.

Les Bonus Tracks de la réédition d'Orrin Keepnews

Je profite de la présence d'Epistrophy (un morceau terriblement Monkien comme le sont par exemple Misterioso, Blue Monk ou Well you needn't) pour causer mélodie. Il se passe quelque chose avec les mélodies de Monk : il suffit de les avoir entendues une ou trois fois pour se retrouver à les siffler dans la rue sans s'en rendre compte. Tentez donc l'expérience avec Epistrophy, passez la trois fois de suite, laissez reposer... allez vous promener et attendez un peu, la mélodie devrait ressortir sans que vous vous en rendiez vraiment compte. Même si ce n'est pas là l'album le plus probant en matière de mélodies à siffler, l'expérience peut aussi se tenter avec Shuffle Boil.
Et cette façon qu'ont les quelques lignes mélodiques de revenir hanter l'auditeur n'est pas sans rappeler la manière dont les ambiances Lovecraftiennes ressurgissent parfois...

Thelonious Monk, Shuffle Boil

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