Jean-Luc Bizien se souvient de cet air...

Jean-Luc Bizien se souvient de cet air...
(Photo : Caroline de Benedetti)

Jean-Luc Bizien est auteur de nombreux romans de fantasy et polars ; il est aussi l'auteur du jeu de rôle Hurlements auquel certains d'entre nous ont joué... Celles et ceux qui lisent L'Indic en apprendront un peu plus sur lui dans le numéro 32. En ce premier jour de printemps il se souvient d'un frisson musical, et quel frisson !.. 



1979. J’ai 16 ans, je porte un perfecto, des santiags et j’ai le cheveu court. Je joue dans un groupe de rock, retranché dans un garage. Au bahut, il faut choisir son camp – terminé, « Tu préfères les Beatles ou les Stones ? », on est passé aux choses sérieuses. Le rock, le vrai, ça rigole pas, mec, tu es plutôt punk ou metal ? Fais voir tes disques, ça va aller plus vite : Motörhead ou The Clash ? C’est QUOI, ce Dire Straits, sérieux ? Et pourquoi pas des trucs de vieux babs, là, les Led Zep et consorts ? Il faut oublier. Qui s’en souviendra d’ici dix ans, tu peux me le dire ?
Bref. Je suis plutôt Clash, parce que Joe, c’est le grand frère que j’aurais voulu avoir, mais Lemmy, c’est une énergie, un son…

En 1979, il y a ce disquaire, Sweet Harmonie. Un passionné, franchement taiseux. Plus discret que taciturne. Un faux rondouillard, un observateur qui ne dit rien, surveille les mômes qui entrent et fouillent dans les bacs. Il regarde, il note.
J’accompagne un ami pour écouter Bomber, le nouveau Motörhead.
Direction les bacs et voilà que le disquaire m’attrape par la manche.
— Viens voir par là, toi. Il faut que tu écoutes ça.
Il me colle d’autorité un casque sur les oreilles, sort un album noir et blanc, sur la pochette duquel un barbu frisé, Telecaster en bandoulière et perfecto de rigueur, s’appuie sur un saxophoniste géant. Je suis moyennement convaincu – le look des Américains ne me chavire pas vraiment, je serai même plutôt méfiant.
— Fais-moi confiance.
Et j’écoute.
Étonné, d’abord. Puis impressionné par la puissance vocale du bonhomme dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce moment précis. Et au final abasourdi par le mur du son, par les guitares qui éclatent partout, par le piano, par l’orgue, par le saxophone colossal.
C’est à la fin de la fac B qu’elle m’attend en embuscade.
Jungleland.
JUNGLELAND, sacré nom de Dieu !
Ça n’est pas une chanson, c’est bien davantage.
C’est un film noir, somptueux, de 9 minutes et 35 secondes.
Un uppercut magistral, qui me cueille à froid et me sidère.
J’écoute, j’écoute encore. Je n’ai jamais ressenti ça. Impossible de m’en détacher.
J’achète le disque, il me le faut. Le vinyle va tourner toute la soirée dans ma chambre. Une bonne partie de la nuit aussi.
Le lendemain, je retourne chez Sweet Harmonie. J’achète Greetings from Asbury Park. J’achète The Wild, the Innocent and the E Street Shuffle. J’achète aussi Darkness on the Edge of Town. Toutes mes économies viennent d’y passer, mais quelque chose a changé.
Pour la première fois, j’ai ressenti le fameux frisson. Je suis sur le point de comprendre que la musique peut être ÇA, aussi. Qu’elle peut vous transporter, faire naître des images, des émotions…
Qu’elle peut changer votre vie.
La faute à Springsteen qui a jalonné mon parcours et qui est toujours présent aujourd’hui.
La faute à Springsteen, donc.
Et à son Jungleland.



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