Qu'est-ce que l'art, Monsieur Tolstoï ? (1er Partie)



Dans Qu'est-ce que l'art (1931), Léon Tolstoï, après avoir donné quelques définitions d'esthéticien au sujet de la beauté, arrive à la conclusion que toutes les définitions proposées par les chercheurs s'articulent autour de deux principes opposés :

- soit "la beauté est une chose qui existe par elle même, une manifestation de l'Absolu, du Parfait, de l'Idée, de l'Esprit, de la Volonté, de Dieu" ;

- soit "la beauté est seulement un plaisir particulier que nous éprouvons dans certaines occasions (...) la beauté est une impression de plaisir personnelle"...

et Léon Tolstoï propose de faire une distinction entre l'art et la beauté... Quoi que quelque peu daté et "sapé" par une certaine idée du "vrai christianisme" le livre et les réflexions de Tolstoï sont intéressants et assurément à discuter.


L'art n'est pas la beauté

"Pour définir une forme particulière de l'activité humaine, il est nécessaire d'en comprendre d'abord le sens et la portée. Et pour arriver à cette compréhension, il est d'abord nécessaire d'examiner cette activité en elle-même, puis dans ses rapports avec ses causes et ses effets, et non pas seulement au point de vue du plaisir personnel que nous pouvons en retirer. Si nous disons que le but d'une certaine forme d'activité est simplement notre plaisir, et que nous définissions cette activité par le plaisir qu'elle nous procure, la définition sera forcément inexacte. Mais c'est là, tout juste, ce qui est arrivé toutes les fois qu'on a voulu définir l'art. Dans la question de l'alimentation, par exemple, personne n'aura l'idée d'affirmer que l'importance d'une nourriture se mesure à la somme de plaisir que nous en tirons. Chacun admet et comprend que la satisfaction de notre goût ne saurait servir de base à notre définition de la valeur de cette nourriture, et que par suite nous n'avons absolument pas le droit de présumer que le poivre de Cayenne, le fromage de Limberg, l'alcool, etc., auxquels nous sommes accoutumés, et qui nous plaisent, forment la meilleure des alimentations. Or le cas est tout à fait le même pour la question de l'art. La beauté, ou ce qui nous plaît, ne saurait en aucune façon nous servir de base pour une définition de l'art, ni la série des objets qui nous causent du plaisir être considérée comme le modèle de ce que l'art doit être. Chercher l'objet et la fin de l'art dans le plaisir que nous en retirons, c'est imaginer, comme font les sauvages, que l'objet et la fin de l'alimentation sont dans le plaisir qu'on en tire."

Jeff Koons, Bourgeois Bust, Jeff and Ilona, 1991


Et c'est sûrement ainsi que l'on peut dire que le Bourgeois Bust de Jeff Koons est une oeuvre d'art, car si son esthétique n'est pas au goût de tout le monde il doit bien représenter quelque chose par rapport à notre époque, à nos mœurs, nos rêves et fait tout au moins figure d'outil d'étude sociologique pour les générations futures, ne serait-ce que par la place qu'il a pris comme œuvre d'art...


Mais alors, Léon, qu'est-ce que l'Art ?

Après être aller voir du côté de Schiller, Spencer, Darwin ("l'art est une activité qui se produit même chez les animaux et qui résulte de l'instinct sexuel et de l'instinct du jeu...") ; Véron ("l’art est la manifestation externe d’émotions intérieures, produites par le moyen de lignes, de couleurs, de mouvements, de sons, ou de paroles ") ou encore Sully, Léon Tolstoï propose l'art comme "un des moyen qu'ont les hommes de communiquer entre eux"... un moyen de communiquer émotions et sentiments :

"Évoquer en soi-même un sentiment déjà éprouvé et, l'ayant évoqué, le communiquer à autrui, par le moyen de mouvements, de lignes, de couleurs, de sons, d'images verbales : tel est l'objet propre de l'art. L'art est une forme de l'activité humaine consistant, pour un homme, à transmettre à autrui ses sentiments, consciemment et volontairement, par le moyen de certains signes extérieurs."

Et ainsi, Tolstoï élargit le champs de l'art au delà des musées, des bibliothèques et des expositions... les berceuses, les danses populaires et les contes de fées... sont du domaine de l'art.

Kurt SCHWITTERS. Das Undbild, 1919



Et la religion dans tout ça ?

Il me semblait bien me souvenir que Tolstoï prônait une sorte de Christianisme... il pointe le bout de son nez dans un chapitre intitulé l'Art véritable qui nous expose comment les classes supérieures de la population - détachées du "vrai message" du Christ - n'ayant plus aucune foi religieuse à la Renaissance adoptent pour règle leur plaisir personnel - puisqu'ils n'ont plus de règles... - comme règle de l'art.

"Et, ayant admis pour critérium du bon art le plaisir, ou en d'autres termes la beauté, ils furent très heureux de pouvoir se raccrocher à la conception artistique, — très grossière, en somme, — des anciens Grecs. Leur nouvelle théorie de l'art fut le résultat direct de leur nouvelle façon de comprendre la vie."


Et de là, va naître le faux art... la théorie de l'art beau remise dans une perspective historique et religieuse.

La beauté va donc devenir la mesure du bon et du mauvais art. L'art n'aurait plus alors pour but que de produire de la beauté. Et Tolstoï dénonce la confusion que les esthéticiens de la Renaissance font entre beau et bon en piochant chez les Grecs tout en épargnant certains penseurs (Socrate, Platon Aristote) qui "sentaient que la bonté ne coïncidait pas toujours avec la beauté". Une mise en perspective qui parait un peu rapide et non "sans failles", mais je n'ai pas les connaissances nécessaires en histoire de l'art pour la discuter longuement. Par contre, je vous laisse méditer sur ce passage :

"Si une théorie justifie la fausse position dans laquelle vit une certaine partie d’une société, cette théorie a beau manquer de fondement, ou même être manifestement fausse : elle est admise comme un article de foi par cette partie de la société. C’est ce qui est arrivé, par exemple, à la théorie célèbre, et absurde, de Malthus, soutenant que la population du monde s’accroissait en proportion géométrique, tandis que les moyens de subsistance s’accroissaient seulement en progression arithmétique, ce qui devait avoir pour conséquence la surpopulation du monde. C'est ce qui est arrivé, aussi, à la théorie (dérivée de celle de Malthus) qui voyait dans la sélection et la lutte pour la vie la base du progrès humain. Et c'est encore ce qui arrive à la théorie de Marx, qui prétend nous représenter comme fatale et inévitable la destruction graduelle de la petite industrie privée par la grande industrie capitaliste. "

Car pour ce qui est de Marx - et pour ne parler que de lui - il semblerait bien que "la prophétie" se réalise... mais notre propos n'est pas là. Et Tolstoï est en croisade contre le faux art : "une des manifestations les plus basses de l'art a pu passer pour l'art le plus haut : la manifestation de l'art qui a pour seul objet le plaisir, celle contre laquelle tous les éducateurs de l'humanité ont mis les hommes en garde? Et personne ne proteste contre de telles absurdités!"
Mais alors ? Léon, le plaisir n'est pas un moyen de communication de l'être humain ? Ou il serait au bas de l'échelle ?


Gustave Courbet, La Femme dans les vagues, 1868


Privé des mannes de la Foi, l'Art est définit par l'Élite

Dans la partie intitulé L'art de l'élite, Tolstoï revient sur la perte de repères engendrée par la perte de la Foi dans le message du Christ et précise d'autre part qu'il n'y a pas qu'un art, mais des arts suivant les peuples. Et il pose comme dilemme : "Pour l'homme qui réfléchit et qui est sincère, c'est une chose indubitable que l'art des classes supérieures ne saurait jamais devenir l'art de la nation entière. Et cependant, si l'art est une chose importante, si l'art a l'importance qu'on lui attribue, s'il est égal en importance à la religion, comme ses dévots aiment à le dire, il devrait être, en ce cas, accessible à tous. Et puisque l'art aujourd'hui n'est pas accessible à tous, c'est donc qu'ou bien l'art n'a pas l'importance qu'on lui attribue, ou que ce qu'on appelle aujourd'hui l'art n'est pas l'art véritable." On retrouve ce genre de question à l'heure actuelle avec la "cassure" qui s'est opérée entre le musée, la salle d'exposition ou la galerie d'art contemporain, et le public. Mais attention à l'époque où écrit Tolstoï les réseaux de "légitimation" de l'art ne sont pas les mêmes que maintenant (Cf. Anne Cauquelin, L'art Contemporain, PUF dont nous parlerons sûrement prochainement).


L'art manque de Foi, alors il s'écroule

"Le manque de foi des classes supérieures a produit ce résultat : qu’au lieu d’un art tendant à transmettre les plus hauts sentiments de l’humanité, c’est-à-dire ceux qui découlent d’une conception religieuse de la vie, nous avons eu un art ne tendant qu’à procurer la plus grande somme de plaisir à une certaine classe de la société. Et de tout l’immense domaine de l’art, seule cette partie a été cultivée qui procure du plaisir à cette classe privilégiée."

Et de là découle l'appauvrissement de l'art selon Tolstoï, qui semble voir dans la religion un réservoir à idées nouvelles alors que - pour les grandes religions monothéistes - tout est dit dans un Livre... et que la religion me paraît plutôt incarner l'immobilisme. Tolstoï, lui, pose "le vrai christianisme" comme un mouvement perpétuel vers de nouveaux sentiments... et dans une étrange lecture de l'Histoire il dit :

"Et à chaque pas en avant que fait l'humanité, les hommes éprouvent des sentiments nouveaux, nous voulons dire à chaque pas du véritable progrès, qui consiste dans un nouveau développement de la conscience religieuse. Aussi est-ce seulement de cette conscience que peuvent jaillir des émotions fraîches, jamais encore éprouvées jusque-là. C'est de la conscience religieuse des anciens Grecs qu'ont découlé les sentiments si nouveaux, si importants, et variés à l'infini, qui se trouvent exprimés dans Homère et dans les grands tragiques. Le cas est le même pour les Juifs, qui sont parvenus à la conception religieuse d'un Dieu unique : c'est de cette conception qu'ont découlé, si neuves et si importantes, les émotions exprimées par les prophètes...".

Sauf que Tolstoï semble ne pas voir que les "Lois" des livres religieux tentent de fixer le monde pour l'éternité et n'ouvrent pas vers des horizons nouveaux. Et il pose cette loi étrange pour l'art :

"Une œuvre d'art n'a de prix que si elle transmet à l'humanité des sentiments nouveaux. De même que, dans l'ordre de la pensée, une pensée n'a de valeur que quand elle est nouvelle et ne se borne pas à répéter ce que l'on sait déjà, de même une œuvre d'art n'a de valeur que quand elle verse dans le courant de la vie humaine un sentiment nouveau, grand ou petit."

Et l'art - qui ne se renouvelle pas du point de vue du "passage" de sentiments - va très vite être envahi par la vanité, le sexe et la complainte de la classe supérieure ayant délaissé la foi... Ce qui - convenons-en - n'est pas faux. Mais si le constat ne me semble pas faux, c'est plus la simplicité de l'explication qui est à discuter et à mettre dans une perspective historique, économique et sociale. Et aussi à mettre en perspective avec l'Histoire de l'Art et quelques analyses de Daniel Arasse par exemple... car l'Art et le Sexe... ça fait bien longtemps (1). D'autre part cette "loi de l'art" qui devrait transmettre à l'humanité des sentiments nouveaux est discutable et me paraît intéressante à discuter, non pas que je pense spécialement comme Tolstoï, mais l'idée de "nouveau sentiment" me paraît un peu floue et être une piste de recherche... peut-être celle empruntée par ce que l'on a appelé l'art moderne et qui débouche vraisemblablement sur l'art contemporain ?


Edouard Manet, Le Suicidé, 1877-1881

Qu'est-ce que l'art monsieur Tolstoï?  : deuxième partie.

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(1) Lire par exemple, Daniel Arasse, On n'y voit rien, Denoël, 2000 puis Folio pour l'édition poche.

Commentaires

  1. Il faut absolument que vous relisiez Tolstoi : Jeff Koons c'est exactement ce qu'il dénonce ! Un art d'élite, déconnecté de valeurs morales, et assis sur une société de violence et d'asservissement ! "Je crée et je me comprends, et tant pis pour ceux qui ne me comprennent pas" ! Rappelez-vous aussi le début de son livre, la scène de répétition de l'opéra : le travail de Koons n'existe qu'à travers la structure de "l'art contemporain", ses musées, ses critiques, ses institutions, sa contextualisation, ses millions, son aura fantasmée etc... le même buste fait par monsieur Machin, estimé à 300 euros, exposé dans une MJC de banlieue n'intéresserait personne et ne produirait aucun discours.
    Vous avez saisi que sa définition de l'art c'est celle d'un langage qui exprime les sentiments, ce n'est rien d'autre qu'un moyen de communication entre les hommes. Et c'est effectivement là sa modernité : toute action, toute communication de sentiment, tout langage est potentiellement de l'art. On arrive à Duchamp, qui nous montre que l'on peut discourir sur tout objet, qu'il suffit d'isoler l'objet en question, de le contextualiser. Et Koons ne fait que reprendre cette idée éculée, en l'adaptant à la culture pop et au capitalisme de son temps.
    Mais ce n'est pas parce que Tolstoi se débarrasse de l'idée trompeuse du "beau" en art qu'il évacue le "bien".
    Si il considère mieux une chanson populaire russe entendue de retour chez lui qu'un opéra de Wagner, ce n'est pas dans le but d'égaliser les valeurs artistiques, de clamer que tout est art, qu'on peut faire ce que l'on veut etc... C'est parce que malgré la simplicité de ce champ populaire il le trouve porteur d'émotions nobles et défendables, il y voit la communication d'un message exemplaire, propre à établir une fraternité. Alors qu'il ne perçoit chez Wagner qu'un message détestable, porté avec tout le talent du monde, et qui nécessite de surcroit pour exister une société injuste, superficielle et élitiste.
    Ne vous y trompez pas : Tolstoi aurait vomi le travail de Jeff Koons. Et il est grand tant de le relire afin de donner à l'art une action plus intéressante que le divertissement de quelques privilégiés : l'épanouissement de tous et la communication entre les hommes. Le monde a besoin de nouveaux "Don Quichotte", de nouveaux "Misérables", de nouveaux "Temps Modernes" , pas d'une statue de Michael Jackson à dix millions d'euros.

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  2. ...Pour autant je ne suis pas sans émettre quelques nuances à l'idéal artistique de Tolstoi. Vous l'avez compris je trouve sa critique et sa vision salutaire. Je suis impressionné par la modernité de son propos. Comme lui je considère toute tentative de communication comme du domaine de l'art. Du sourire de la boulangère au requiem de Mozart. Mais je n'utiliserai pas une opposition tranchée, dans les termes, entre "faux-art" et art véritable. Il est vrai qu'ici Tolstoi semble retomber dans un dogmatisme qu'il combat quand il dénonce le "beau". Je ne dirai pas l'art doit être moral, je dirai plutôt que nous devons être moral. Nous devons critiquer Wagner malgré son talent, nous devons critiquer Baudelaire et Mallarmé, nous devons le faire sur des bases morales sans pour autant s'interdire de retirer ce que leur production comporte d'intéressant. Absolument chrétien, Tolstoi n'est pas capable de critiquer l'Évangile qu'il perçoit comme un absolu. Il faut chercher l'absolu, l'idéal. Mais je ne pense pas comme lui : personne n'a écrit "d'absolu". La parole de Jésus est éminemment intéressante, mais je ne peux m'en contenter.
    Une morale c'est une politique et une philosophie, une vision de l'homme et du monde : la production artistique ne peut échapper à cela. Il y a des oeuvres porteuses d'une morale plus importante que d'autres. Tolstoi n'envisage que l'idéal chrétien mais l'idée est là : on ne peut pas juger les oeuvres séparément de leur action sur le monde.

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