On n'y voit rien de Daniel Arasse



"D'abord, quand il a vu à la National Gallery de Londres L'adoration des Mages de Bruegel, il a reconnu ce qu'il savait. Comme toujours. À la longue, c'en était même devenu lassant. Il n'arrivait plus à être surpris. Il avait tellement regardé, tellement appris à reconnaître, classer, situer, qu'il faisait tout cela très vite, sans plaisir, comme une vérification narcissique de son savoir. Chaque peintre à sa place et une place pour chaque peintre. Un savoir de gardien de cimetière."

Extrait de Un oeil noir dans On n'y voit rien de Daniel Arasse (Denoël, 2000 puis folio pour l'édition poche).

Dans On n'y voit rien Daniel Arasse nous invite à une déambulation au milieu de quelques œuvres et à une réflexion sur notre façon de regarder un tableau. Il nous rappelle que parfois, le bagage théorique, la connaissance de l'art peuvent nous cacher des choses et nous empêcher d'interpréter autrement une œuvre. Il propose une autre lecture agrémentée de quelques passages particulièrement cocasses comme son interprétation bancale (et reconnue comme telle par l'auteur) de L'annonciation de Francesco del Cossa avec en ligne de mire : Dieu = Escargot que vous pourrez suivre dans le chapitre Le regard de l'escargot.

Francesco del Cossa, L'annonciation, vers 1470-1472

C'est un plaisir de suivre les montages théoriques qui enrichissent la lecture d'une œuvre et d'une époque. Souvent Daniel Arasse prend un détail qui le choque et enquête autour... et quand l'enquête aboutit c'est disons comme une belle partie d'échecs où un beau plan arrive à maturité. Souvent quand on pose la question à un Maître sur la façon dont il gagne, sur ce qui le mène à la victoire, le Maître répond qu'il a commencé par chercher à prendre un pion et c'est ce détail qui le mène à la fin de partie. Après la lecture des quelques chapitre d'On n'y voit rien, il y a fort à parier qu'on risque de vous croiser au musée. Un trésor d'érudition et d'humour bien écrit (on pourra relire plusieurs fois La toison de Madeleine...).

Si j'ai un reproche à faire aux études de Daniel Arasse c'est parfois de s'enfoncer dans une question biographique : "Qu'est-ce que l'auteur a pu penser ?" alors qu'il me semble plus pertinent de poser la question "Qu'est-ce que l'œuvre peut nous dire ?". Mais face à l'érudition du monsieur,  et ses mises en perspective des œuvres avec les divers pans de l'Histoire (Cf. par exemple Un Oeil noir ou encore l'histoire des mœurs avec La femme dans le coffre), cette petite remarque grincheuse et théorique est vite oubliée.

Tintoret, Mars et Vénus surpris par Vulcain, vers 1550


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