Qu'est-ce que l'Art, Monsieur Tolstoï ? (Deuxième partie)

Faune Barberini, fin du IIIème siècle avant JC.

Voir aussi : Qu'est-ce que l'Art, Monsieur Tolstoï ? (Première partie)

"Quand un artiste, dans les époques où l’art était universel, composait un ouvrage, — comme par exemple un sculpteur grec ou un prophète juif, — il s’efforçait naturellement de dire ce qu’il avait à dire d’une telle façon que son œuvre put être intelligible à tous. Mais quand l’artiste n’a plus travaillé que pour un petit cercle de gens placés dans une condition exceptionnelle, pour des papes, des cardinaux, des rois, des ducs, ou simplement pour la maîtresse d’un prince, il ne s'est plus efforcé, naturellement, que d'agir sur ces gens, dont il connaissait bien les mœurs et les goûts."

Je ne suis pas sûr qu'il y ait eu un art universel et je me méfie toujours de ces époques mythiques où "tout allait mieux". Par contre l'artiste qui s'enferme dans un réseau et qui ne "répond" plus qu'à certaines personnes/commandes, cela me paraît une des orientations de l'art contemporain. Plus loin Tolstoï cite Mallarmé pour dire que "l'obscurité (est) érigée en dogme artistique" qu'il y a une mode pour l'artiste qui est celle de brouiller les pistes (1) et de ne s'adresser qu'à une élite... et Tolstoï donne à lire des poèmes de Verlaine et Baudelaire qu'il juge inintelligibles, peuplés de "mots vide de sens" et de "métaphores incorrectes". Ce sont ces mêmes poèmes que, nous, nous avons pu croiser à l'école... Les exemples de Tolstoï tombent souvent à l'eau.

Tolstoï semble reprocher à ces poètes ce que l'on reproche souvent aux œuvres d'art moderne : "Je dois ajouter, pour être exact, que le recueil des Fleurs du Mal contient des poèmes moins difficiles à comprendre ; mais il n'y en a pas un seul qui soit assez simple pour pouvoir être compris sans un certain effort ; et cet effort n'est guère récompensé, à l'ordinaire, car les sentiments exprimés par le poète ne sont pas beaux, et appartiennent en général à un ordre assez bas." Ce sont des reproches qui sont souvent fait à l'Art contemporain... et si un spectateur comprend quelque chose ou si on lui donne "la fiche explicative" la sentence est souvent : "ah ce n'est que ça."


Monet, Impression soleil levant, 1872

Léon Tolstoï note que tous les arts prennent goût, en Europe, pour cette "obscurité". Voilà ce qu'il dit de la musique :

"Un musicien de renom s'assied devant vous au piano et vous joue ce qu'il dit être une nouvelle composition, de lui-même ou d'un des musiciens d'à-présent. Vous l'entendez produire des sons étranges et bruyants, vous admirez les exercices de gymnastique accomplis par ses doigts; et vous voyez bien, en outre, qu'il a l'intention de vous faire croire que les sons qu'il produit expriment divers sentiments poétiques de l'âme. Son intention, vous la voyez; mais aucun sentiment ne se transmet à vous que celui d'une fatigue mortelle. L'exécution dure longtemps, ou tout au moins vous paraît durer très longtemps, faute pour vous de recevoir aucune impression nette. Et l'idée vous vient que peut-être tout cela n'est qu'une mystification, que peut-être l'artiste veut vous éprouver, et jette au hasard ses doigts sur les touches, avec l'espoir que vous vous laisserez prendre et qu'il pourra ensuite se moquer de vous. Mais pas du tout. Quand enfin le morceau est fini, et que le musicien, tout agité et trempé de sueur, se lève du piano, sollicitant manifestement vos éloges, vous reconnaissez que tout cela est sérieux. La même chose arrive dans tous les concerts où l'on joue des pièces de Liszt, de Berlioz, de Brahms, de Richard Strauss, et des innombrables compositeurs de la nouvelle école."


L'art n'est pas un langage qui s'apprend ?

Qui tiendrait le même discours à l'heure actuelle au sujet de Liszt, de Berlioz, de Brahms ou de Richard Strauss ? En littérature Haussman et Kipling subissent le même traitement de la part de Tolstoï : incompréhensible. Et l'auteur va séparer "le bon art" du "mauvais art". D'un côté l'art compréhensible seulement par une élite et de l'autre l'art compréhensible par tous : "Dire qu'une œuvre d'art est bonne, et cependant incompréhensible à la majorité des hommes, c'est comme si l'on disait d'un certain aliment qu'il est bon, mais que la plupart des hommes doivent se garder d'en manger. La majorité des hommes peut ne pas aimer le fromage pourri ou le gibier faisandé, mets estimés par des hommes dont le goût est perverti ; mais le pain et les fruits ne sont bons que quand ils plaisent à la majorité des hommes. Et le cas est le même pour l'art. L'art perverti peut ne pas plaire à la majorité des hommes, mais le bon art doit forcément plaire à tout le monde." Et Tolstoï répond de manière ingénieuse à ceux qui lui disent que pour comprendre ce "nouvel art" il faut s'y habituer : "les hommes peuvent s'habituer à tout, même aux pires choses." et "s'habituer n'est pas comprendre."

"L'art diffère des autres formes de l'activité mentale en ce qu'il peut agir sur les hommes indépendamment de leur état de développement et d'éducation. Et l'objet de l'art est, par essence, de faire sentir et comprendre des choses qui, sous la forme d'un argument intellectuel, resteraient inaccessibles." On s'en souvient pour Tolstoï, l'art est un moyen de communiquer sentiments et émotions, il n'est pas une recherche de ce qui est beau. Il n'est pas non plus affaire de goût. Il doit parler immédiatement au plus grand nombre, voilà ce que semble dire Léon.


Jules Paressant



Le vrai art, le faux art méthode de contrefaçon et de distinction

Tolstoï dresse ensuite la méthode de contrefaçon de l'art. Cette contrefaçon fonctionnerait à l'aide d'emprunt à des œuvres antérieures, ensuite viendrait "l'ornementation," puis les "effets de contraste" et ensuite la "curiosité" que suscite une œuvre... tout cela relayé par les réseaux de l'art - dont le critique est un des pires maillons - tente à cacher le vrai art qui est universell immédiat, contagieux et surtout religieux. De même il ne sert à rien "d'interpréter" les œuvres d'art, il ne faut pas chercher à comprendre (les voix du seigneur sont impénétrables)... si l'on cherche à comprendre c'est qu'on est face à une fausse œuvre. Pour Tolstoï une œuvre d'art n'a pas besoin d'être expliquée, l'homme au goût non perverti l'identifie instantanément, comme une grâce divine... les écoles où l'on enseigne l'art sont inutiles quoi que Tolstoï leur reconnaît la possibilité d'apprendre des techniques qui ne seront qu'un coup de pouce pour eux qui sont... doués.

Il énumère une liste de noms d'artistes qui produisent du "faux art" : Zola, Michel Ange, Sophocle, Euripide, Aristophane, Dante, les œuvres de Beethoven une fois qu'il est devenu sourd... mais son pire ennemi reste Wagner à qui il consacre un chapitre entier. Un chapitre qui illustre ses théories sur la façon dont le "faux art" se développe. Pour faire court on aura compris quel le vrai art est quelque chose de "pur" et que le faux art est... un "artifice". Et, bien sûr, Tolstoï, lui, sait où est le vrai art car son goût n'est pas perverti !

"Pour un homme dont le goût ne serait point perverti, cela serait aussi aisé que, pour un animal dont le flair n'a pas été perverti, il est aisé de suivre la trace qu'il suit, parmi cent autres dans une forêt. L'animal retrouve infailliblement sa trace. Et de même ferait l'homme, si ses qualités naturelles n'avaient pas été perverties. Il retrouverait infailliblement, parmi des milliers d'objets, la seule œuvre d'un art véritable, c'est-à-dire celle qui lui communique des sentiments particuliers et nouveaux. Mais il n'en va point de même avec ceux dont le goût a été perverti par leur éducation et leur manière de vivre."


Une confusion de Tolstoï

La réponse de Tolstoï "Qu'est-ce que l'art" me semble partielle et ne pas couvrir tout le champ de l'art, mais seulement l'art qui répond à une espèce de "culture universelle" qu'il nomme "religion". Ainsi ce passage où l'on peut changer "religion" par culture :

"La conscience religieuse est, dans une société, comme le courant d'une rivière qui coule. Si la rivière coule, c'est qu'il y a un courant qui la fait couler. Et si la société vit, c'est qu'il y a une conscience religieuse qui détermine le courant que suivent, plus ou moins à leur insu, tous les hommes de cette société."

Même si le remplacement ne tient pas sur toute les apparitions du concept de religion dans le texte de Tolstoï, il me semble que souvent il confond les deux et que ce qu'il entend par "art vrai" peut correspondre à des formes d'art (musique, peinture, sculpture...) qui correspondent non pas à une idée que l'on doit se faire de l'art, mais a une représentation de notre culture acceptable par le plus grand nombre.

Mais cet art universel, immédiat et contagieux dont parle Tolstoï existe peut-être, il paraît que Mozart "plaît" à tous le monde... mais ne s'agit-il pas là plutôt d'un sentiment partagé par tous ? La réaction universelle face à un stimuli est-elle garante du véritable art ?


Le message chrétien et l'universalité comme garant du bon art

Les présupposés de Tolstoï sont compris dans sa conclusion du chapitre sur "Le bon et le mauvais art" :

"En résumé, il n'y a que deux sortes d'art chrétien, c'est-à-dire d'art qui doive être aujourd'hui considéré comme bon; et tout le reste, toutes les œuvres qui ne rentrent pas dans ces deux catégories, doivent être considérées comme de mauvais art, qui non seulement ne mérite pas d'être encouragé, mais qui mérite, au contraire, d'être condamné et méprisé, n'ayant point pour effet d'unir mais de séparer les hommes. Tel est le cas, en littérature, des drames, romans et poèmes qui expriment des sentiments exclusifs, propres à la seule classe des riches et des oisifs, des sentiments d'honneur aristocratique, de pessimisme, de corruption et de perversion de l'âme, résultant de l'amour sexuel. En peinture, on devrait tenir pour mauvaises toutes les œuvres qui représentent les plaisirs et les amusements de la vie riche et oisive, et aussi toutes les œuvres symbolistes, où le sens des symboles n'est accessible qu'à un petit cercle de personnes; et surtout les œuvres représentant des sujets voluptueux, toutes ces nudités scandaleuses qui remplissent aujourd'hui les musées et les expositions. Et à la même catégorie d'œuvres mauvaises et condamnables appartient toute la musique de notre temps, cette musique qui n'exprime que des sentiments exclusifs, et n'est accessible qu'à des hommes d'un goût dépravé. Toute notre musique d'opéra et de chambre, à commencer par Beethoven, la musique de Schumann, Berlioz, Liszt, Wagner, toute consacrée à l'expression de sentiments que ceux-là seuls peuvent comprendre qui ont développé en eux une sensibilité nerveuse d'ordre maladif, toute cette musique, à de rares exceptions près, relève de cet art qu'on doit tenir pour mauvais."

En musique, Tolstoï cite L'Aria de Bach, comme un des rares exemples d’œuvre d'art universelle. On remarquera au passage que Bob Marley semble aussi fonctionner :





En conclusion.

Ce qu'il y a de gênant outre quelques digressions malvenues, c'est que Tolstoï semble ramener l'art à un dessin "divin", à un "idéal moral", à la "pureté" et à la religion alors qu'il l'avait défini comme détaché du beau et comme un moyen de communication pour faire passer les émotions et les sentiments. Pourquoi lui avoir attaché une vérité (l'art vrai sert le vrai message du christianisme)(2), un but et s'être placé en détenteur du goût ? Ses diatribes contre Baudelaire, Mallarmé et Verlaine sont intéressantes en ce sens qu'elles ressemblent à beaucoup de discours que l'on entend à l'heure actuelle à l'encontre de l'art contemporain. Idem pour les musiques de Liszt, de Berlioz, de Brahms, Richard Strauss et Wagner qui semblent maintenant "passées dans la culture du plus grand nombre", mais qui ont suscité des controverses à l'époque. Tolstoï semble nier l'Histoire de l'art et la construction d'un langage artistique ; ou tout au moins, si pour lui il peut y avoir une Histoire de l'art, c'est une histoire du faux art et qui sert d'élément de légitimation des œuvres (ce qui est en grande partie un fait). Il pose d'ailleurs la Renaissance (le début de l'histoire de l'art, de la "prise de conscience de l'art") comme date de naissance de la perversion de l'art. L'art dont nous parle Tolstoï peut être un type d'art, un projet (un idéal) en même temps qu'un sentiment partagé par le plus grand nombre... mais il n'englobe pas la multitude de l'art surtout si celui-ci est défini au préalable comme un moyen de communication sentimental et émotionnel entre les être humains.


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(1) sur ce sujet on pourra relire quelques passages d'Approche de la Poésie de Roger Caillois (nrf/Gallimard) qui revient sur les surréalistes et la volonté de flouter et de rendre mystérieuse l'œuvre que l'artiste est en train de créer.

(2) "L'essence de la conscience chrétienne consiste en ce que tout homme reconnaît sa filiation di vine, et, comme conséquence de cette filiation, l'union de tous les hommes avec Dieu et entre eux, suivant que cela est dit dans l'Évangile (Jean, XVII, 21); et il en résulte que la seule véritable matière de l'art chrétien, ce doivent être tous les sentiments qui réalisent l'union des hommes avec Dieu et entre eux." et plus loin : "Or c'est la propriété essentielle de l'art, de tout art, d'unir les hommes entre eux. Tout art a pour effet que les hommes qui reçoivent le sentiment transmis par l'artiste se trouvent par là unis, d'abord, avec l'artiste lui-même, et, en second lieu, avec tous les autres hommes qui reçoivent la même impression. Mais l'art non-chrétien, en unissant entre eux quelques hommes, isole ces hommes, par là même, du reste de l'humanité, de telle façon que cette union partielle est souvent une cause d'éloignement à l'égard d'autres hommes. L'art chrétien, au contraire, est celui qui unit tous les hommes sans exception." (...) "Et il peut atteindre ce but de deux façons : ou bien en évoquant chez tous les hommes la conscience de leur parenté avec Dieu et entre eux ; ou bien encore en évoquant chez tous les hommes un même sentiment, si simple soit-il, pourvu qu'il ne fût pas contraire au christianisme, et pût s'étendre à tous les hommes sans exception. Seuls ces deux ordres de sentiments peuvent former, dans notre temps, la matière de l'art bon, quant au contenu." Extrait du chapitre XV de Léon Tolstoï, Qu'est-ce que l'art ?

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