Festival, polar & politique
1991, c'est le monde d'avant internet, c'est le monde de la télévision, mais déjà il y avait les grands débats où l'on cherche à faire de l'audimat ; c'est de cela que parle la chanson À la une de Jean Ferrat. Et pour faire des vues, quoi de mieux que la chique et le molard ? Quoi de plus simple que de flatter la paranoïa et l'éternel "c'était mieux avant" ? Déjà, en 1991, tout devenait acceptable, discutable. Jean Ferrat à ma connaissance n'a pas enregistré de chanson sur les réseaux sociaux qui remplacent maintenant la télé, sur cette possibilité à chacune et à chacun de faire sa propre chasse à l'audimat et de donner son avis dans une illusion de débat.
1993, sur la question de débattre, voilà ce que répondait l'historien et anthropologue français Jean-Pierre Vernant : "Je crois pourtant être hospitalier. Les Grecs anciens disaient que, quand on frappe à votre porte, c'est peut-être un dieu qui vient voir si vous êtes toujours disponible. C'est pourquoi ma porte et ma table sont toujours ouvertes. Je suis prêt à expérimenter tous les plats qu'on voudra, même les plus étrangers à mon goût et à mon régime. Mais on ne discute pas recettes de cuisine avec des anthropophages. Je ne souhaite ni partager leur repas ni les inviter à ma table. Le débat, l'échange des idées comme celui de la nourriture obéissent à des règles. " (entretient publié dans "Le Monde" du 8 Juin 1993).
2026, au festival Étrange Grande, la question de la présence d'une maison d'édition d'extrême-droite s'est posée. Elle se posera avec d'autant plus de force sur les salons littéraires de l'imaginaire et de polar. Les soutiens apportés à l'auteur (ce qui est tout à fait légitime, la façon dont il a été invité sur le salon, sélectionné sur un Prix, puis exclu, est lunaire) mélangent malheureusement beaucoup de choses : la liberté d'expression, les insultes envers le festival, envers les "gauchistes", "lfistes","wokes", etc. L'auteur qui s'est vu invité puis exclure, puis invité de nouveau, a de quoi prendre mal ce qui lui arrive. Mais il n'est pas anodin, surtout par les temps qui courent, d'être édité chez Magnus. Cette maison d'édition possède clairement une ligne éditoriale d'extrême-droite. Son catalogue, ses réseaux sociaux (Instagram notamment) sont clairs sur le but éditorial de la maison. Une ligne qui n'est pas comparable à celle de Gallimard (où il y a des autrices et des auteurs d'extrême droite, mais aussi des auteurs d'autres bords politiques dont l'extrême gauche) ou Fayard (qui n'a été racheté que depuis peu par le groupe Bolloré), comme tentent de l'amalgamer certaines argumentations.
Le communiqué publié sur les réseaux sociaux expliquant que l'auteur était réintégré (sans pouvoir présenter ses livres édités dans la maison d'extrême droite) a engendré des centaines de messages souvent insultants, parfois menaçants, qui sont venus s'ajouter aux messages précédent (lire le communiqué du Festival Étrange-Grande), notons que certains de ces messages ont été effacés depuis. Ce déferlement en soutien à l'auteur s'est vite transformé en tribune des "défenseurs de la liberté d'expression" et des dénonciateurs des "wokes", des "lfistes", des "khmers rouges", des "gauchiasses"... Les auteurs soupçonnés de vouloir retirer leur participation au festival si l'auteur de chez Magnus était présent ont été traités "de "sous-merdes". Devant les menaces et les insultes, une décision a été prise par le Festival Etrange Grande : l'annulation. Des autrices et des auteurs de polar ont pris part à cette campagne vindicative, allant parfois, eux aussi, jusqu'à l'insulte.
Emeric Cloche
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