Christian Roux, Braquages.


"Depuis des décennies, on a des renseignements sur tout ce qui lève le petit doigt à gauche mais malgré le nazisme, le fascisme, le pétainisme, le SAC, la rue des Rosiers, le Front National, et j'en passe, on n'a pour ainsi dire rien sur ce qui lève le bras à droite."

La préoccupation pour l’extrême droite est un élément important dans ce roman. Plusieurs jeunes y sont confrontés, accidentellement ou par choix de parcours. Il y a le fils du commissaire qui a adhéré à un groupuscule d’extrême-droite ; et le trio Paol, Jack et Sonia, SDF aguerris et soudés, rejoints par Louis, nouveau SDF.

« Qu’on le veuille ou non, les théories fascistes ont quelque chose de fascinant pour les jeunes. Tous ceux qui revendiquent la pureté et l’absolu les fascinent à un moment ou à un autre. C’est quasiment imparable. Ce qui compte, c’est de savoir ce qu’on fait de cette fascination, et c’est à ce moment-là que Degrave aurait dû intervenir, expliquer que tous les idéaux de pureté puent la mort, que la perfection n’a rien à voir avec la vie et qu’il n’y a pas de ligne droite sans uniformité, que toutes ces histoires de monde parfait ne peuvent finir que dans le sang, la torture et l’abolition de toute liberté. »

Braquages est une histoire de manipulation, un roman très noir. De l’écriture aux personnages en passant par la sobriété du traitement, il n’est rien à redire à ce roman court qui ne repose pas sur des tonnes d’effets. Christian Roux s’abstient de faire la leçon, l’histoire parle d’elle-même. J’ai apprécié le commissaire Degrave qui, il me semble, échappe aux poncifs. Heureux avec sa femme, la seule chose qui le préoccupe est l’avenir de son fils, qui le pousse même à s'interroger sur la paternité et le désir d’enfant. Pas si fréquent, me semble-t-il. Après Kadogos (que j'ai lu avant Braquages) les préoccupations, l’univers de l’auteur se dessinent, les personnages qu’il affectionne mais qu’il n’épargne pas plus que son lecteur, et les thèmes qui lui tiennent à coeur (les meurtres à la machette ?). Et surtout, surtout, Christian Roux sort des discours habituels, tout faits, prémâchés, évidents.

« Peu d’hommes de son âge avaient conscience que s’ils s’étaient « faits » tout seuls, il ne fallait tout de même pas oublier que c’était pendant les Trente Glorieuses. Le chômage ne dépassait alors pas trois pour cent et la vie à la cloche pouvait passer pour un acte philosophique – combien de spectateurs ont pu rire devant un Gabin goguenard cabotinant à outrance dans le rôle d’un clochard qui, l’hiver venu, collait trois baffes à un flic histoire d’attendre le printemps au chaud ? Aujourd’hui s’étiraient les Vingt-Cinq Désastreuses, le clochard n’existait plus, sa multiplication en avait fait une classe sociale dans laquelle on entrait à reculons sous le nom de SDF, et le jeune bourgeois ne villipendait plus la société de consommation, il la priait de bien vouloir l’accueillir en son sein, et ce même au prix de sa propre exploitation. »

Il pose une question essentielle au polar comme au roman noir et à l’individu, celle de la morale et des principes que l’on choisit pour régir sa vie.

« Il n’en avait rien à foutre, de l’affaire de sa vie. Il voulait que le mal arrête un peu de progresser, d’être vicieux et imaginatif et, pire encore, forcément le plus fort puisque sans scrupules. Oui, c’est ça, pour lutter contre le mal, il faudrait être sans scrupules. Mais comment voulez-vous être sans scrupules quand votre droit de lutter et le pouvoir concomitant vous sont donnés par une démocratie ? Etait-ce pour ce genre de raison que, peu à peu, son fils s’était tourné vers les théories fascistes qui toutes, sans exception, expliquent qu’il faut supprimer le crime par le crime, ce qui à terme revient à éradiquer le bien ? Est-ce qu’eux, simples flics mais conscients de leurs devoirs, ne pourraient pas aussi de temps à autre coller une balle dans la tête de salauds du genre de ceux qui venaient de massacrer vingt personnes à coups de machette ? Non. La réponse à la dernière question ne faisait pas de doute dans l’esprit de Degrave. Ce qui le fatiguait tant, c’était de ne pas avoir de doute sur ce genre de question. Le doute permet de basculer d’un camp à l’autre. »

C’est un roman qui explore les sentiments et les sensations poussées à l’extrême, rappelant la nécessité d’y rester ouvert sans que jamais rien ne vienne vous blaser ni du bonheur ni de la souffrance. Etre à la rue comme Louis et Sonia, et ne pas oublier de lire Des souris et des hommes...

« - Il faut que je m’effondre, répétait Degrave, il faut que je m’effondre. On ne peut pas laisser passer ça. Nous ne devons pas nous laisser dévorer par nos coeurs de pierre. Tu comprends, Mignard, tu comprends ça ? »

Et comme je vais avoir le plaisir d'animer une rencontre en sa présence ce samedi 29 à Niort, je vais poursuivre la découverte avec son roman Les ombres mortes.

Christian Roux, Braquages, Folio Policier, 2004, 6 euros, 282 p.