Le Commisaire Llob, raï, berceuse kabyles et chaâbi pour l’Algérie (Article paru dans L'Ours Polar n°37/38 de Juillet 2006).



Sûrement que l’Algérie a besoin de rêver… Alors, le commissaire Llob enfile son costard fripé. C’est un genre de nouveau chevalier, un pourfendeur d’injustice, un redresseur de tord qui bataille pour son pays et la justice. A travers son personnage, Yasmina Khadra (derrière ce pseudonyme se cache un ancien officier de l’armée Algérienne qui a servi durant la guerre contre le GIA, il vit actuellement dans le Sud de la France) raconte l’Algérie, Alger, la corruption, les intégristes, les magouilles des grosses fortunes qui tentent de tirer à eux la couverture abandonnée par le socialisme…
Le commissaire Brahim Llob fait un peu penser à un Marlowe algérien. Comme Chandler, Yasmina Khadra fustige les politiques, les grosses fortunes, et les petites frappes à leur solde, tous enfoncés jusqu’au cou dans le corruption. Il raconte le désenchantement d’un pays à qui l’on a volé sa révolution. Avec les intégristes en menace constante, suppôt des maffias politico financières. Llob, héro fatigué, est là pour rappeler qu’il n’y a pas de fatalité, mais un combat à mener pour vivre dignement.



L’Algérie est riche en genres musicaux populaires… Dans Morituri (édit° La Baleine réédité en folio policier), au fil des pérégrinations du Commissaire Llob et de ses lieutenants, on croisera du raï (p.41), le chant des souks et des mariages. Dans les années 50, cette musique rassemble, avec la chanteuse Cheikha Remitti, quelques chanteurs et finit par s'étendre à toute l'Algérie après la guerre d’indépendance. Au début des années 80 le Raï va véritablement être catapulté au premier rang avec l'arrivée des "Chebs", les « jeunes hommes ». Le régime Algérien réprouve ce mélange d’instruments traditionnels, de synthétiseurs, de batteries électroniques et de basses, qui remet au goût du jour de vielles mélodies. Mais Khaled, Mami, Chaba Zahouania, Raïna Raï, rencontrent un tel succès, qu’après le premier festival Raï d’Oran en 1985 le pouvoir Algérien, devant le fait accompli, "nationalise" le genre.
Idir (p. 84) fait figure, de représentant de la culture kabyle, après avoir remplacé au pied levé en 73 une vedette sur Radio Alger pour interpréter la berceuse A Vava inouva il l’enregistre et cette chanson devient le premier grand tube venu du Maghreb. Idir travaille ensuite pour Pathé Marconi. Après A Vava inouva en 1976, les chasseurs de lumières en 1993, la consécration vient avec Identités (1999) enregistré avec Manu Chao, Dan Ar Braz, Maxime Le Forestier, Karen Matheson , Gnawa Diffusion, Zebda, Gilles Servat, Geoffrey Oryema et l'ONB. On notera la sortie d’un Live Entre scènes et terres en 2005.
A la page 62, on croise, au fin fond d’un taudis, un vieillard qui écoute El Anka « la légende du siècle ». El Anka commence sa carrière au tar (tambourin) dans l’orchestre du Cheik Nador, à la mort de celui-ci (en 1926) il prend la tête de l’orchestre et anime les fêtes de villages dans toute l’Algérie. Il se passionne de mandoline. Sa popularité suit le développement du phonographe et de la radio, il enregistrera plus de 300 qacidates (odes) et produit 130 disques ! (chez Colombia, Algériaphone, Polyphone… le tout en 78 tours. Les chineurs peuvent affûter leurs mirettes à galettes, il en traîne peut être encore dans les brocantes et les vides greniers). El Anka enseignera le Chaâbi dont il est le père spirituel au conservatoire municipal d’Alger jusqu’à sa mort en 1978. Ce genre populaire, fait de récitations de poèmes ou d’histoires auxquels on ajoute une musique, traite pèle mèle de la société, du fait social, de la religion et de l’amour. Dahman El Harrachi et Baaziz, entres autres, continuent la route…

Baaziz, The Best


On retrouve le commissaire Llob dans Morituri, Double Blanc, L’automne des chimères, Le dingue au bistouri et La foire des enfoirés. Yasmina Khadra sur le Net : http://www.yasmina-khadra.com/. Idir, Identité, Sony Music. L'officiel du raï, L'Algérie volume 1, Arion. Baaziz, Café de l’Indépendance, Suave. On peut écouter un morceau d’El Anka sur la compilation Les voix éternelles volume 3 : l’Algérie. MWD/Beur FM, Night & Day.

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(Cet article est paru dans L'Ours Polar n°37/38 de Juillet 2006. La série "La musique adoucit les mœurs continue dans L'Indic. Cette série fait l'objet d'une exposition itinérante, pour tout renseignement contacter les Fondu Au Noir).

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