Barbey d'Aurevilly, L'Ensorcelée


Barbey possède une écriture cruelle et marquante et l'on se souviendra longtemps du calvaire que les Bleus font endurer à l'abbé de La Croix-Jugan. Comme dans l'oeuvre de Balzac le narrateur n'a de cesse de donner son opinion sur le récit qu'il fait. Les digressions du narrateur sont particulièrement réactionnaires (contre révolutionnaires et frappées du sceau du "c'était mieux avant") et l'auteur lui-même précise dans sa préface qu'il entend réparer le déni d'Histoire qui est fait aux Chouans. "L'histoire en effet manque aux Chouans. Elle leur manque comme la gloire, et même comme la justice. Pendant que les Vendéens, ces hommes de la guerre de grande ligne, dorment, tranquilles et immortels, sous le mot que Napoléon a dit d'eux, et peuvent attendre, couvert par une épitaphe, l'historien qu'ils n'ont pas encore, les Chouans, ces soldats de buissons, n'ont rien eux, qui les tire de l'obscurité et les préserve de l'insulte". C'est en 1852 que "L'ensorcelée" paraît en feuilleton dans "L'Assemblée Nationale" ; les Chouans ont déjà eut un roman de Balzac : Les Chouans, 1829. Barbey D'Aurevilly leur consacrera en 1864 Le Chevalier Destouches. Plus tard Victor Hugo, en 1874, publiera Quatrevingt-treize. Il y a quelque chose de touchant chez les perdants.

Le système de narration de Barbey d'Aurevilly fait déboucher un récit sur un autre récit et le portrait des protagonistes de L'Ensorcelée s'enchâssent à la manière d'une enquête historique. Barbey d'Aurevilly prend cette précaution de signaler dans sa préface de la deuxième édition du roman en 1858 qu'il entremêle dans "ses récits le roman, cette histoire du possible, à l'histoire réelle." Il tente de récréer ainsi l'ambiance d'une époque, "la couleur du temps" et il rappelle ce que beaucoup d'écrivains de roman historique oublient : "L'écueil des romans historiques, c'est la difficulté de faire parler, dans le registre de leur voix et de leur âme, des hommes qui ont des proportions grandioses et nettement déterminées par l'Histoire comme Cromwell, Richelieu, Napoléon" et ce n'est pas seulement la parole des grands hommes ou leurs pensées qui sont souvent très mal "imaginés" dans les romans historiques, c'est souvent - comme l'héroïne (Charlotte) des romans d'Anne Perry - que le narrateur est en avance sur son siècle et voit son époque par le prisme du siècle de l'auteur... et Barbey d'Aurevily de préciser : "mais le malheur historique des Chouans tourne au bénéfice du romancier qui parle d'eux. L'imagination de l'auteur ne trouve pas devant lui une imagination déjà prévenue et renseignée, moins accessible, par conséquent, à l'émotion qu'il veut produire, et plus difficile à entraîner."

Un chemin de perdition (1877) par Felix Buhot, illustration pour une édition de L'Ensorcelée

Là où Barbey d'Aurevilly est très fort, c'est dans ce qu'il pose de fantastique et de noir, la façon dont il fait appel à l'imagination comme le dit son narrateur "car l'imagination continuera d'être, d'ici longtemps, la plus puissante réalité qu'il y ait dans la vie des hommes". Son système fonctionne et l'imaginaire tourne à plein régime avec L'Ensorcelée.

Plusieurs thèmes pourront être étudiés comme la façon dont on met en place des boucs émissaires : "les bergers" qui hantent la lande, nomades aux pouvoirs de sorciers et qui servent plus ou moins d'explication aux sentiments d'amour fou qu'éprouve "l'ensorcelée". On pourra aussi se pencher sur les pensées réactionnaires et religieuses du narrateur... sur une analyse de la guerre civile qui déchira l'Ouest de la France après la Révolution : "De pareils discours étaient bien dignes, du reste, de soldats irrités comme eux par le fanatisme et la résistance des guerres civiles, dont le caractère est d'être impitoyable, comme tout ce qui tient aux convictions. Dépravés par ces guerres implacables, ces cinq Bleus n'étaient point de ces nobles soldats de Hoche ou de Marceau que l'âme de leurs généraux semblait animer. Tout vin a sa lie, toute armée ses goujats. Ils étaient de ses goujats horribles qu'on retrouve dans les bas fonds de toutes guerres, de cette inévitable race de chacals qui viennent souiller le sang qu'ils lapent, après que les lions ont passé !". Et il nous faudrait connaître un peu mieux l'oeuvre de Barbey d'Aurevilly pour se pencher sur ce personnage de prêtre Chouan damné qui ne devait pas du tout plaire au parti conservateur dont il se réclamait.

Barbey d'Aurevilly, L'ensorcelée, Pocket, 292p.

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