Une Cantate pour Robin Cook


"- Que voyez-vous maintenant ?
- Je vois Truesafe qui commence à gagner de l'argent en faisant des choses que le contribuable a déjà payées à l'Etat qui devait s'en charger.
- Vous voulez dire le travail de sécurité ?
- C'est ça mais ne parlez pas si fort. (Il a frappé la table du bout de son index.) Désormais, les agences de sécurité sont les points forts de la Grande Bretagne et nous devenons chaque jour plus forts - de toutes les industries de l'Occident, c'est la nôtre qui connaît la croissance la plus rapide. Je connais la valeur des chiffres. Pour ne prendre qu'un seul exemple, mises ensemble, les grosses agences comme la nôtre peuvent mettre sur une affaire un quart de million d'hommes - et la police ? Et l'armée ? Mis ensemble ?
- Je ne saurais le dire comme ça.
- Un peu plus de la moitié - environ cent cinquante mille, tout compté. Et il faut dire que nos hommes ne sont pas les premiers venus - vous êtes bien placé pour le savoir. Ils reçoivent une formation très poussée et nous ne retenons que les meilleurs. Avec trois millions de chômeurs dans le pays, les gens comme moi peuvent se permettre d'être difficiles.
- Autrement dit, la sécurité est désormais l'affaire des entreprises privée, c'est ça ?
- C'est ça. Etant donné la manie grandissante des gouvernements pour la réduction de dépenses, nous allons vers un système moyenâgeux, où les citoyens levaient leurs propres armées pour combler les trous que ne pouvaient boucher les monarques ineptes ou ruinés.
- Et si je ne m'abuse, ces citoyens les comblaient en y mettant le prix, parfois les armées privés étaient loyales envers la couronne et parfois elles ne l'étaient pas. Vous voulez en venir au fait que, selon vous, les particuliers ne devraient pas disposer de ce genre de pouvoir dans les années 80."

Tiré de Robin Cook, Le soleil qui s'éteint, Série Noire, 1983

Un style clair et concis, juste lyrique comme il faut dans les moments durs. Le soleil qui s’éteint se déroule en Angleterre dans les années 80. Le gouvernement est en train de tout privatiser et le narrateur travaille pour Truesafe, une officine privée, qui fait à la fois le boulot de l’armée, de la police et des services secrets britanniques… et on croisera un improbable côtés James Bond en beaucoup plus noir. L’image un peu éculée, façon 7 Mercenaires, du gars qui gagne sa vie en risquant la sienne - en tuant parfois, mais du bon côté du manche - et qui n’a plus grand chose à perdre, passe plutôt bien même dans les moments « romantiques » qui sonnent un peu comme les passages obligés de ce type de roman qui navigue entre littérature noire et espionnage ; Robin Cook est fin.

Le Soleil qui s’éteint, c’est à la fois la fin de l’Angleterre bouffée par le libéralisme, la crise pétrolière et l’argent - « Au train où nous allons, d’ici quelques années, un ministre véreux ne fera pas plus les gros titres qu’une épidémie de fièvre aphteuse » - à l’image de cette vieille dame, au chapitre 9, qui avance les yeux vides en tentant de faire face au froid, et le combat d’un homme seul - un genre de continuation forcément tragique des chevaliers de la table ronde - qui se bat contre la gangrène qui s’infiltre au sein de la démocratie anglaise, pour préserver le rêve d’un monde meilleur et d’une Angleterre digne. Un des thèmes récurrents du polar qui rejoint A.D.G. et Manchette.

On croise une cantate de Bach au fil des pages du roman de Cook, mais on ne sait pas laquelle... Dommage, Jean Sebastien Bach en a composé une multitude, plus de 200 la plupart religieuses. Selon L'Encyclopédie de la musique parue chez Fasquelle, c'est à partir du XVII ème siècle que le terme Cantate commence à désigner plus précisément "une petite scène chantée, sans décors ni costumes, destinée au concert et non au théâtre." L'oeuvre de Bach à été recensée dans le Bach Werke Verzeichnis (Le Catalogue des oeuvres de Bach) : le BWV, établi dans les années 1950 par Wolfgang Schmieder. Ce système de classification des oeuvres de Bach est utilisé dans le monde entier. Ainsi on y trouve de BWV 1 à BWV 222 les cantates écrites par Bach tout au long de sa vie (les oeuvres de BWV 217 à BWV 222 sont d'origine douteuse). Et parmi ses Cantates il y en a une qui colle à l'atmosphère de Cook, La BWV 198 celle qui dit Laß, Fürstin, laß noch einen Strahl...

Daigne, O princesse, daigne encore
Jeter un regard rayonnant de la voûte étoilé de Salem
Et vois quel flot de larmes nous versons
En célébrant ton souvenir.

Et plus loin la Soprano se lance dans une aria :

Faites silence, cordes suaves !
Aucune musique ne peut véritablement exprimer
la détresse de ce pays
A la mort - ô parole doulouresue -
De san mère bien-aimée.

La douleur, la mort, on peut aussi y imaginer un pays qui s'effondre.... Voilà des résonnances pour l'oeuvre de Cook et Le Soleil qui s'éteint. La Chapelle Royale dirigée par Philippe Herreweghe donne une remarquable interprétation de la Cantate 198 chez Harmonia Mundi. On se penchera aussi avec bonheur sur la version de l'Europa Galante dirigé par Fabio Biondi.

Jean Sebastian Bach, Cantate 198 : Laß, Fürstin, laß noch einen Strahl, L'Europa Galante dirigé par Fabio Biondi avec Ian Bostridge (Tenor).

Commentaires