Antoine Bréa se souvient de cet air...



Antoine Bréa est d'ores et déjà un auteur indispensable que ce soit pour sa poésie ou pour son roman Récit d'un avocat paru au Seuil. Son souvenir musical nous permet de prendre la mesure de son effroyable lucidité.

Dans son feuilleton intitulé Les Grands Moyens, Pierre Lemaitre précise le caractère de Camille Verhoeven, personnage de flic court de jambes (« un mètre quarante-cinq de colère ») qu’il fait rempiler dans plusieurs livres pour des enquêtes : « Camille n’écoute jamais de musique, ça le distrait de ses pensées. Avec son goût pour les formules lapidaires, il simplifie en disant ‘Je n’aime pas la musique’. Et au fond, c’est vrai. Alors, autour de lui : quoi, comment peut-on ne pas aimer la musique, c’est incroyable, on n’y croit pas, on le fait répéter, ça alors, on en reste comme deux ronds de flan. Alors Camille en rajoute, c’est plus fort que lui, ce genre de réaction, ça l’encourage. Il est ainsi, c’est un type vraiment chiant parfois. »

Il faut croire que Pierre Lemaitre me connaît, puisque c’est tout moi qu’il décrit. Pas plus que Verhoeven, je n’écoute de musique, c’est un art qui ne me dit vraiment rien, à la limite me perturbe, me porte sur les nerfs si je suis concentré, si je travaille, quand j’écris. D’ailleurs, il y a beau temps que je ne possède plus de chaîne hi-fi, plus de voiture et donc plus d’autoradio, plus de baladeur ni de walkman (ou quel que soit le nom de la chose digitale qui remplace), c’est tout juste si je possède un téléphone et je ne m’en sers que pour téléphoner, ça donne une idée du type vraiment chiant et has-been que je suis. En somme, mes contacts avec la musique se résument à peu près aux berceuses que diffusent les haut-parleurs lénifiants de certains parkings, certains quais de gare, certains ascenseurs, certains centres commerciaux, bref certains endroits où sans quoi l’on aurait peur. 

Adolescent, c’est vrai, sous l’influence d’autres gens un peu abattus de ma classe, j’ai pu me laisser aller à de douloureux emportements musicaux, d’ailleurs aussi fluctuants que les amitiés ou les romances et les raisons de mourir qu’on se donne à cet âge, j’ai copié des cassettes et acheté des CD de sonorités brutales et passablement défaitistes, je me suis égosillé à des concerts dans des tenues qui faisaient pâlir mes parents et changer de trottoir aux voisins, mais je ne peux pas dire que j’aimais la musique, j’écoutais surtout les hormones, le besoin biologique de m’ensevelir sous les décibels comme dans la Bible on se couvre de poussière pour dire le regret qu’on a d’exister.

On peut peut-être pousser encore et remonter jusqu’aux années plus tendres. La mélomanie est un capital ou si l’on préfère une distinction ou mettons un bagage. Et on ne me fera pas croire que comme toutes les valises qu’on traîne le capital qui nous distingue n’est pas d’abord héréditaire. Chez nous, quand j’étais petit, on ne passait guère de disques, pas davantage qu’on n’encombrait les murs de livres ou qu’on ne servait souvent des légumes verts à table. Si je dis que mon père a vécu la jeunesse d’un Italo-français à blouson noir dans une banlieue des sixties, on comprend que l’essentiel de sa culture s'organise autour des navets padanais de Don Camillo et du rock’n’roll spaghetti d’un Celentano. A bien y regarder, on avait peut-être toujours dans le radiocassette de la cuisine, ou dans l’autoradio de la 505 qu’on déplaçait l’été jusqu’en Adriatique, des chansons en américain des Pouilles du « Molleggiato », des rengaines d’amour tremblotantes de l’ « Urlatore ». A y regarder d’un peu plus près encore, il est hautement possible que j’aie hérité des fixations de mon père, et que de temps à autre, lorsque me viennent des tristesses, je les empire en faisant jouer sur YouTube des morceaux qui ravivent les spleens d’enfance, les bons et les moins bons souvenirs familiaux, les mélancolies décolorées du passé.

Par exemple celui-là.







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