Vincent Platini se souvient de cet air

Vincent Platini par CdB
Vincent Platini par CdB

Vincent Platini est boxeur, universitaire, anthologiste, essayiste et traducteur de l'allemand. Nous lui devons, entre autre, l'indispensable KRIMI une anthologie du roman policier parue aux éditions Anacharsis. Avec les Rats et « Le goût de la tripe », en ce dimanche, il se souvient d'un morceau "désabusé, nerveux et mélancolique".




Je n'ai rien d'un amateur de musique. Les prouesses techniques m'ennuient, les collectionneurs de disques encore plus. Ne jouant d'aucun instrument, je n'ai pas cette velléité artistique qui me pousserait à communier avec de grands modèles. J'en prends souvent le contre-pied et me suis constitué avec le temps un petit répertoire scandaleux, peuplé d'artistes minables et de groupes infâmes. Bref, de la Musique, je n'ai rien à foutre. En revanche, j'ai beaucoup vécu avec elle et tout ce qui va autour : le look, les concerts, l'attitude, les copains. Elle a longtemps servi à me distinguer par le bas et s'est finalement déposée dans les recoins de ma vie.

Ce morceau, donc, n'a rien de grandiose, c'est surtout une mémoire poisseuse. Les premiers roulements de batterie répètent que la chanson a commencé avant les premières notes. Et il va falloir se débrouiller avec ce qui reste. « J'ai le goût de la tripe qui me colle à la gueule. » Le sens, je l'ai compris littéralement vers quinze ans à Brighton. Pas l'endroit pour écouter du punk français mais ici c'est tout l'art d'être impropre. Avec nos dégaines de tocards, on picolait parfois pour s'ajouter des couleurs et je me suis réveillé avec un souvenir entre les dents. « Encore une matinée où je vais récupérer des abus de la veille. » C'est une chanson où il s'est déjà passé quelque chose, où il ne va rien se passer, on a loupé l'ivresse et on reste au lit pour cuver. C'est une chanson qui ne fout rien et qui y déploie une énergie entêtée. Ce n'est ni le cœur ni les idées qui parlent mais le ventre. Pas de nostalgie ou de lendemain qui chante. Coincée entre un avant très flou et un futur qui va se répétant, elle dit un présent nul mais pas vraiment fade. Elle a un parfum de raté. Les complaintes traditionnelles du rocker délaissé (ma copine s'est tirée, mes potes ne sont plus là, ma mère a honte, etc.) sont esquissées mais jamais abouties, comme si l'abandon même était trop exigeant. Dans la mythologie artistique, les paradis artificiels deviennent vite reluisants, voire un peu snobs. Ici, pas de drogues glam ou poudrées, pas de chanson à boire joviale ou virile, le morceau remâche un alcoolisme minable, celui qui se gâche. Le groupe lui-même sentait la défaite. Arrivés trop tard pour l'épopée de 77 et en marge des brigades rock alternatives, les rats ont fini par crever au milieu des années 90, c'est-à-dire nulle part. Leur nom avait quelque chose de banal dans la provocation et, somme toute, de ringard. Les gars n'avaient rien des punks de cartes postales et tout des banlieusards qui s'emmerdaient comme moi. Ils savaient jouer, je crois, bien mieux que les groupes français de cette époque. Les guitares rythmiques et solo se répondent à merveille, mais avec des postillons et de la sueur. Elles se salissent. La voix crache aussi. Les « a » se font traîner, les chuintantes sont criardes, mal polies, et, quand toute la musique HLM commençait à prendre des intonations de hip-hop, cet accent des faubourgs faisait tache même dans le populo. La tessiture crasseuse donne, elle aussi, un goût de tripe à cette chanson. 

Les rats, de tous les groupes d'alors, sont parmi les seuls que je réécoute parfois, en rentrant chez moi, tard. Plaisir puéril sans doute mais aisément compréhensible : le morceau ne revendique rien, si ce n'est de chanter la descente. Désabusé, nerveux et mélancolique, il est un filet de bile qui reste dans la bouche.


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