Benjamin Whitmer se souvient de cet air

Benjamin Whitmer (photo Caroline de Benedetti)


Benjamin Whitmer est un écrivain américain. En France vous pouvez trouver ses deux premiers romans Pike et Cry Father aux éditions Gallmeister dans la nouvelle collection Néo Noir. En ce dimanche, Benjamin se souvient de cet air pour Duclock... (Le texte en VO est suivi du texte en VF.)




Waylon Jennings’ 1972 Honky-Tonk Heroes, the album that launched the outlaw country music movement, only happened because Billy Joe Shaver threatened to kick Waylon’s ass. Or so the story goes. See, Waylon had heard Shaver play the song “Willie the Wandering Gypsy and Me” somewhere and had invited him to come to Nashville, where he said he’d record a whole album of Shaver’s songs. But then Waylon forgot the invite, so Shaver spent six months trying to get in touch with him with no results. And then Shaver finally just busted into Waylon’s recording studio, and said, "I just want you to at least listen to these songs. And if you don't, I'm gonna kick your ass right here in front of God and everybody."

As Waylon tells the rest: “He could have been killed there and then by some of my friends lining the walls. But I took Billy Joe in a back room and said, ‘Hoss, you don’t do things like that. I’m going to listen to one song, and if it ain’t no good, I’m telling you goodbye. We ain’t never going to talk again.’ Billy played me ‘Old Five and Dimers,’ and then kept on going. He had a whole sackful of songs, and by the time he ran out of breath, I wanted to record all of them.”

The album is something that had been lost in country, thanks to the Nashville sound. Shaver’s tales of rough living drifters, heartbreak and freedom were as out of place then as they would be in today’s country radio climate. But they’re fiercely uncompromising and undeniably brilliant. How brilliant? Cormac McCarthy lifted the title of one of them, “There Ain’t no God in Mexico,” for a line in Blood Meridian.

I love every song, and during the writing of my first two books I listened to the album probably four or five thousand times. There’s still not a week goes by that I don’t listen to it at least once. It’s a kind of artistic manifesto, right from the first line of “Old Five and Dimers”: “I've spent a lifetime making up my mind to be, more than the measure of what I thought others could see.”  But my favorite song is still the one Waylon first heard: “Willie the Wandering Gypsy and Me.” It’s a song about a pair of jackpot rodeo riders heading out on the road. But like all Shaver songs it’s about giving everything to live your own way in a world that wants you to do anything but. And as a writer, it’s a nice remembrance that if you can’t do it your own way, it’s not worth doing at all.

For me, it’s also a sentimental song. It’s one I sang to my children every night when they were babies, and we still turn it up in the car and sing along together. They really are “rolled from the same makings as me,” and every time I hear it I think about how proud I am of my son and daughter.




Texte en français (traduction de Caroline de Benedetti et Jacques Mailhos)

“Honky-Tonk Heroes”, l’album de Waylon Jennings de 1972 qui a lancé le mouvement de la country hors-la-loi, n’a vu le jour que parce que Billy Joe Shaver a menacé de botter le cul de Waylon. Du moins c’est ce qu’on raconte. Vous voyez, Waylon avait entendu quelque part Shaver jouer la chanson « Willie the Wandering Gypsy and Me », et l’avait invité à venir à Nashville, où il a dit qu’il enregistrerait tout un album de chansons de Shaver. Mais plus tard, Waylon a oublié l’invitation, et Shaver a passé six mois à tenter de le contacter sans résultats. Pour finir Shaver a simplement déboulé dans le studio d’enregistrement et dit « Je veux juste que tu écoutes au moins ces chansons. Et si tu ne le fais pas, je te botte le cul ici même, devant Dieu et tout le monde. »

Waylon raconte le reste : «  Il aurait pu se faire tuer sur place par certains de mes amis qui se trouvaient là. Mais j’ai pris Billy Joe à part dans un bureau et je lui ai dit : - On ne peut pas se comporter comme tu viens de le faire. Je vais écouter une chanson, et si elle n’est pas bonne, je te dis au revoir. Nous ne nous parlerons plus jamais. Billy m’a joué Old Five and Dimers, et puis il a continué. Il avait un plein sac de chansons, et avant qu’il soit à bout de souffle, je voulais toutes les enregistrer. » 

L’album exprime des choses que la country avait perdues, du fait du son de Nashville. Les histoires de trimardeurs paumés, de cœurs brisés et de liberté que racontait Shaver étaient aussi incongrues alors qu’elles le seraient dans les ambiances des radios country d’aujourd’hui. Mais elles sont profondément sans compromis et indubitablement géniales. Géniales à quel point ? Cormac McCarthy a piqué le titre de l’une d’elles, There ain’t no god in Mexico, pour une phrase dans Méridien de sang.

J’aime chaque chanson, et c’est un album que j’ai peut-être écouté 4 000 ou 5 000 fois pendant l’écriture de mes deux premiers romans. Il ne se passe toujours pas une semaine sans que je l’écoute au moins une fois. C’est un genre de manifeste artistique, depuis la toute première ligne de Old Five and Dimers : “- J’ai passé toute une vie à être meilleur que ce que j’imaginais que les autres voyaient de moi.”
Mais ma chanson préférée est toujours la première que Waylon a entendue, Willie the Wandering Gypsy and Me. C’est une chanson sur un couple de champions de rodéo qui prennent la route. Mais comme dans toutes les chansons de Shaver, il s’agit de tout donner pour pouvoir vivre à sa façon dans un monde qui veut que vous fassiez tout sauf ça. En tant qu’écrivain, ça fait une bonne piqûre de rappel sur le fait que si tu ne le fais pas à ta façon, ça ne vaut pas le coup de le faire du tout.

Pour moi, c’est aussi une chanson sentimentale. Je l’ai chantée à mes enfants chaque nuit quand ils étaient petits, et nous la mettons toujours dans la voiture et nous chantons tous ensemble. Ils sont vraiment « faits du même bois que moi », et chaque fois que je l’entends je me dis à quel point je suis fier de mon fils et de ma fille.




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