Une vue situationniste de Facebook


Le réseau social (Facebook) tel qu'il est majoritairement utilisé actuellement est, avec ses fonctions infantilisantes, un outil qui peut transformer une personne en prothèse ou en marchandise. Il peut devenir, à terme, un important facteur dépressif. 

Il y a encore quelques années de cela, la mise en scène de sa propre vie était le souci du Star System (chanteurs, politiques, sportifs...). Un certain panel de personnalités se servait ou était contraint de voir la construction de son image publique mise en scène par les médias. La majorité des personnes pouvaient encore échapper à ces codes qui transforment l'être humain (ou tout au moins son image) en marchandise qu'il faut promouvoir par le biais de la communication. La majorité des personnes, au pire, étaient alors spectatrices de cette représentation. Les personnes mises en scène pouvaient tenter de résister à cette représentation en dissociant leur vie de l'image qui en était donnée.

Le réseau social  permet maintenant au quidam de promouvoir son image et de le faire avec à peu près la même originalité que les médias d'il y a quelques années. Cette promotion de soi est souvent une construction permettant la mise en avant sur le réseau. 

Mettre l'image de l'instant présent (même si cela se fait en différé) sur le réseau, cela donne sans aucun doute l'impression de faire quelque chose et d'exister. Petit à petit les actions se construisent en rapport avec les fonctionnalités du réseau et finissent par tourner en rond avec les quelques éléments qui se prêtent au jeu (photos, vidéo, phrases courtes). Le jeu peut devenir envahissant, devenant la source principale des émotions issues de brefs moments de joie correspondants aux stimulus du réseau (like, partage, commentaires). Le jeu apporte aussi des déceptions (personne ne me répond, personne ne like, personne ne me voit, personne n'en parle...). Il est en effet très difficile de ne pas se plier aux véritables outils d'évaluation que propose Facebook.

Ainsi le réseau social permet de créer une image de soi à peu près contrôlable (à base de représentation d'action, de musiques, de partage d'opinions et de produits culturels), il permet d'exister et de jouir sur Internet. Il devient, en plus d'être une source de communication, une source d'émotions. Il y a là un piège. La mise en scène peut devenir permanente : exister, c'est être sur le réseau (et vice versa). La connexion et la construction de l'image peut devenir une exigence et une des sources principales de sensations et d'émotions. La vie elle-même peut devenir spectacle, l'action n'existe plus pour la situation présente mais pour la représentation que l'on va pouvoir en donner dans le but de montrer au réseau que l'on existe (1). L'action devient mise en scène. Cette construction - ce leurre - s’installe et prend de plus en plus de place ; le corps physique risque fort de déprimer si l'image devient plus référentielle que l'individu. Il se retrouve alors coincé dans la pauvreté d'expression et de stimulus qu'offre le réseau sociale. Le réseau dicte alors pernicieusement les actions à venir : il faudra qu'elles puissent être sur le réseau, qu'elles soient en interaction avec lui et qu'elles puissent ramener un retour satisfaisant (retour dicté par le réseau sur la base de likes, partages et commentaires). Cela réduit de manière drastique les possibilité d'actions, à terme cela réduit l'individu s'il est pris au piège. Quelques questions se posent pour les personnes qui utilisent fréquemment le réseau : 

-Pourquoi me mettre en scène sur le réseau ?

-Que se passera-t-il si je ne fréquente plus le réseau pendant 3 jours, une semaine ? un mois ? un an ?

-Quels sont les outils dont je dispose pour communiquer sur le réseau ? Quel est le but de ces outils ?

-Sur le même schéma que le consommateur qui devient la prothèse de la marchandise dans la société du spectacle décrite par Debord (2), au bout de combien de temps l'individu devient-il la prothèse du réseau et/ou une marchandise ?

-Au sein de groupes de personnes qui utilisent fréquemment le réseau, quelle place va-t-il rester pour celles et ceux qui ne sont pas sur le réseau ? 

Tout cela peut nous renvoyer aux années télévision, quand dans la cour de récréation ceux qui ont la télé (la majorité) discutent de ce que la télévision a diffusé la veille et que ceux qui ne l'ont pas (la minorité) sont de fait exclus. Qu'importe, même si ce n'est pas facile, ceux qui n'ont pas la télé ont d'autres bases de discussion. 

Mais le réseau est plus puissant que la télé et il donne la possibilité de participer au spectacle. Si petit à petit le réseau devient une des principales sources de communication et de rencontre, s'il devient une référence pour l'action et la construction de soi, alors de part son ergonomie débilitante il poussera l'individu à devenir une prothèse ou une marchandise. 

Être une prothèse ou une marchandise ne permet pas l'individu de vivre. 
Alors que faire ? 
Réfléchir, jouer et détourner me paraissent trois axes intéressants.

(1) ou qui montre que l'on a existé à un moment T. La perception des dimensions Espace et Temps sur le réseau social mériterait d'être étudiée.

(2) et tout en gardant à l'esprit que Debord a un peu tendance à prendre les gens pour des cons qui ne voient pas ce qui se passe.

Quelques ressources :

La page Facebook de Steven Guermeur, un artiste qui tente de sortir du cadre : Make Steven Real.

Autres réflexions autour de Facebook sur Duclock : Des effets pervers de facebook et Facebook une carte postale

Une vidéo :


Commentaires

  1. Je suis (beaucoup) surréaliste que situationniste, et je dirais que fb est un formidable outil horizontal -réseau- qui m'a permis d'entrer en contact -et de manière rien moins que superficiel- avec des personnes très différentes sur le simple critère d'intérêts communs -et non sur des critères géographiques, hiérarchiques, d'âge ou même de milieu, attendu qu'il s'agit d'un lieu où un plombier qui aime l'art ou un artiste qui aime la plomberie peut rencontrer d'autres férus d'art ou de plomberie au lieu de rencontrer d'autres plombiers ou d'autres artistes. Je crois qu'il y a un usage précis, basé sur le partage et non sur le narcissisme, à faire de cet objet, qui apporte, en ce qui me concerne du moins, de grandes satisfactions. Je prendrai un seul exemple, j'ai rencontré plus d'historiens véritables -je veux dire passionnés d'histoire- en deux ans sur facebook qu'en cinq ans à l'Université. Les échanges que j'ai pu avoir avec eux m'ont ouvert de nombreuses perspectives, y compris sur des domaines que je ne connaissais pas. La seule critique, de taille, que je ferai aujourd'hui à ce réseau, est le temps qu'il nous prend. Mais c'est à chacun de gérer la chose. Bref, dans ce monde réellement inversé, il me semble que ces outils, comme ils l'ont démontré du reste dans de nombreuses dictatures, sont potentiellement des possibilités de résistance et de renversements de pensée pas seulement virtuels.

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  2. Oui, plus que de possibilités parlons d'outil. Facebook est un outil de communication et on peut s'en servir de manière intéressante, sûrement. Mais son ergonomie me paraît infantilisante et induire des comportements peut intéressants (voire dangereux dans certains cas) dans l'ensemble. Cet outil ne me semble pas fait pour que la discussion s'installe par exemple, il est plus orienté vers la production d'une image de soi et "l'effet porte voix" (j'ai quelque chose à dire - ou plus souvent j'aime quelque chose, j'ai "fait" quelque chose" - je le clame sans chercher à comprendre ce que l'autre me dis.
    Mais ensuite on peut le détourner oui, mais cela demande des efforts, du temps et de la vigilance.

    Pour revenir sur l'infantilisation ou plus précisément à la paresse intellectuelle dans la cas d'une discussion : Se soumettre, par exemple, au "Like" et à tout ce qu'il induit ensuite me parait être, dans les semblants de discussions croisées sur FB, l'équivalent du SMS envoyé à l'émission de télé pour savoir si tu préfères la brune ou la blonde. Remarques, cela va bien avec une représentation biaisée de la démocratie (donner son avis de façon non argumentée et binaire, voire pour le coup primaire). Dans la discussion le but risque de devenir "recevoir" du Like, le plus de Like... trouver "le bon mot" plus que l'explication. C'est l'image plus que l'argument. Le forum me semblait être un outil plus intéressant (permettant de développer la discussion sur le long terme aussi, ce qui est impossible avec FB).

    Dans quel mesure l'outil Facebook façonne la personne qui s'en sert et dans quelle mesure influe-t-il sur la construction. Je pense qu'il faut se poser cette question (et aussi/surtout en dehors du cas personnel de l'utilisation qu'en fait chacun).

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  3. Bonjour !

    C'est une bonne pensée que tu développes ici. Je trouve intéressant de se pencher sur la relation au temps fractionné que nous imposent les notifications sur notre "temps réel" (en dehors d'espaces numériques). Soit, observer la fatigue et le manque de concentration sur ce qui se déroule devant nous, issus de notre attitude (obsession?) à chercher à être en permanence connecté.

    Ou alors, l'irruption de notre profil numérique dans notre vie réelle au quotidien.

    Peut-être qu'un jour nous créeront des zones "sans réseaux" pour le repos de l'esprit connecté !


    PS : Quelle est l'origine de l'image qui illustre ton article ?

    Merci !

    Antonin.

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  4. Bonjour, oui il y aura sûrement, un jour, des prescriptions de temps de "déconnections réseaux"...
    L'image qui illustre l'article st tirée du livre : "Nous n'avons pas peur des ruines, Les Situationnistes et notre temps" de Serge Ghirardi aux éditions L'Insomniaque.
    http://www.insomniaqueediteur.org/publications/nous-navons-pas-peur-des-ruines

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