Jean Marc Flahaut, L'Interview

Photo : Hadda B

Jean Marc Flahaut & Daniel Labedan viennent de publier Shopping ! Bang Bang ! dans la collection "À Charge" dirigée par Frédérick Houdaer aux éditions "A plus d'un titre". L'Indic n°6 qui va voir le jour avant la fin du mois vous causera aussi un peu de ce bouquin, recueil de poésie qui tient aussi du roman. Cette petite interview / discussion a été réalisée par échange de mails en attendant de se rencontrer en chair et en os.

Dj Duclock : Le mot poésie me fait penser à la peau des pommes de terre, pleine de terre, je déteste le contact avec cette surface-là. Mais j'aime lire et écrire de la poésie et il me faut peut-être l'apprivoiser ou l'accepter ce mot, ce n'est pas encore fait. Depuis quelques temps, je me demande si la poésie n'a pas été remplacée par l'écoute de la musique enregistrée, je veux dire du point de vue de la procuration d'émotion. Moi-même je pratique la poésie et elle m'a déjà sauvé plusieurs fois. Nous allons donc sur Duclock causer un peu de poésie au travers de textes, interviews et autres et pour commencer je me suis dit qu'il serait intéressant de poser quelques questions à Jean Marc Flahaut. Salut Jean Marc, pour toi, le mot poésie qu'est-ce que cela évoque ?

Jean Marc Flahaut : Une énigme excitante. Pour moi, la poésie demeure cet acte d’écriture où l’on privilégie les formes expressives d’un texte. Où l’on privilégie la forme, tout court. Un poème ne doit surtout pas essayer d’expliquer quoique ce soit. Bien au contraire. Il doit se contenter d’être ce qu’il est. Et ne jamais chercher à expliciter, à démontrer quelque chose. En un sens, il participe de l’intuitif. De l’instant. Ce faisant, un roman peut prendre la forme d’un long poème. C’est d’ailleurs ce que j’ai tenté de faire modestement avec Spiderland ( Ed. Carnets du Dessert de Lune, 2008 ). Beaucoup trop de livres regorgent de phrases qui ne tiennent pas debout, toutes seules. Et n’existent que pour mettre en relief la suivante. Ou celle d’après. Selon moi, chaque phrase a sa propre brillance. Les romans ont souvent tendance à se traîner en longueur. Tout ça, pour servir une histoire. Je crois plutôt que l’intrigue doit jaillir d’un mot, d’une image. Ce qui compte, c’est de frapper juste dans l’imaginaire du lecteur. Lorsque j’ai commencé à écrire, on a dit que je faisais de la poésie car mes textes étaient souvent courts et gardaient une part de mystère. J’ai eu peur de la superficialité. Je me trompais. Je sais aussi que tout ce que je pourrais écrire sera retenu contre moi.

Dj Duclock : Tu veux dire que la poésie est un bon vecteur pour faire passer une émotion, ou plus précisément que c'est un bon moyen de faire passer une émotion avec une économie de moyens ?

Jean Marc Flahaut : D’une façon générale, je pense qu’il faut croiser les genres. Ne pas s’arrêter à un seul point de vue. Et puis, se nourrir du travail des autres. L'observer. Et surtout, faire confiance à l'intelligence du lecteur. Mon travail d’écriture revêt souvent d'une empreinte poétique mais je ne me considère pas poète pour autant. Ce qui est certain, c’est que l’économie de moyens n’est qu’en apparence. Pour n’utiliser que trois notes, il convient d’avoir essayé de jouer avec toutes les autres avant.

Dj Duclock : A la lecture de Shopping ! Bang Bang ! on sent une forte influence d'auteurs américains, pour ma part j'ai parfois pensé à Raymond Carver ou Richard Brautigan... il doit y en avoir d'autres... Peux-tu nous parler des influences ?

Jean Marc Flahaut : Notre principale influence a été le détournement de cette source d’actualité non-stop qui prétend délivrer des informations sur nous et notre monde. Et ceux qui décident un jour, de se faire sauter le caisson. Après s'être expliqué(s) sur leur(s) motivation(s), comme on dit. Le livre est en quelque sorte, le simulacre de ces vies. Pour le reste, j’ignore ce qui nous poussait en-dedans si ce n’est, d’abord et avant tout, le plaisir que nous avions à travailler ensemble. Et puis, bien malin celui qui pourrait problématiser le rapport explicite ou implicite entre ce qu’on écoute, ce qu’on lit, ce qu’on voit et ce qu’on vit et le livre, une fois terminé. Il faudrait être un peu légiste, un peu passionné. Titulaire d’une chaire de sociologie et neuro-physicien sur les bords. Psychogéographe à nos heures perdues. A moins que…

S’agissant de Richard Brautigan, il a été, est et sera une référence majeure pour beaucoup d’entre-nous. Son univers est tellement charmant et merveilleux. Chacune de ses phrases se déguste comme une pâtisserie. Du ruban qui entoure le carton jusqu’à la dernière pépite de chocolat au fond de la boîte. Cependant, gare à l’indigestion. Il m’arrive encore parfois d’avoir des aigreurs d’estomac, mais je me soigne.

Dj Duclock : Il me semble toujours intéressant de connaître la bibliothèque d'un écrivain, il me paraît assez clair, pour faire court, qu'il n'y a pas de littérature sans littérature, écrire s'apprend... Ce style déployé dans Shopping ! Bang Bang ! met en place des images fortes et plutôt précises, sûrement parce qu'elles font appel - je ne sais pas de quelle manière - au cinéma, à la photo, à un imaginaire qu'il me semble que je partage avec toi, quelque chose de collectif et qui doit sûrement découler de l'industrie du cinéma et de la photo (un peu comme les tableaux d'Edward Hopper). Il y a un travail là-dessus ? Toi même tu as une fascination pour l'image ?

Jean Marc Flahaut : Shopping ! Bang bang ! utilise de façon directe ou indirecte certains codes du langage cinématographique, c’est certain. Il est vrai qu’on y croise également quelques guest stars telles que Charles Bronson et Ben Gazzara. De plus, les points de vue et les regards s’affrontent tout du long sous les caméras de surveillance ou de télévision.

Nos personnages ne sont pas des extraterrestres, ils sont inscrits dans un espace social imaginaire au sein duquel ils se rassemblent ou se séparent. Des couples frôlent la rupture alors que d’autres roucoulent comme des tourtereaux. Certains ont envie de tuer tout ce qui bouge alors que d’autres croient fermement qu’on peut encore sauver l’humanité avec l’Amour comme pilier. Mais, ils essayent tous de changer quelque chose avec les moyens dont ils disposent. Comme aime à le rappeler un vieil ami à moi : c’est la même vache qui produit le lait et la bouse.

Au final, je pense que le roman se situe quelque part entre une comédie romantique et une chanson de Charles Manson.

Entre nous soit dit, j’aime beaucoup le climat du cinéma américain des années 70. L’énergie qui s’en dégage à chaque plan, le travail sur l’espace et les frontières, la dimension contestataire et le propos politique à tous les étages. On sent chez les réalisateurs de cette époque, une véritable envie de faire des films en se positionnant en tant qu’auteurs. Et d’y aller franchement.

Dj Duclock : Il y a aussi une chose que je voulais te demander au sujet du découpage en strophes non rimées : pourquoi ce découpage ? Le rythme ? L'effet visuel ? Un genre de découpages d'images ?

Jean Marc Flahaut : Cela revient à ce que je disais précédemment sur la poésie. Le but n’est pas tant de raconter une histoire mais de jouer avec les codes narratifs habituels afin de créer des situations nouvelles. Daniel (Labedan) avait déjà utilisé cette démarche dans son dernier livre (Central Cosmos). De plus, le fait de travailler à deux sur un livre, oblige à créer des séquences. Nous écrivions les chapitres presque à tour de rôle. Je devais faire avec des personnages et des enjeux que je n’avais pas choisis initialement. Et inversement. Cela a eu pour effet d’engendrer des surprises de part et d’autre. Et par conséquent, aucun point de vue n’en vient à dominer tous les autres.

Notre supermarché est un peu comme le lycée filmé par Gus Van Sant dans Elephant. L’essentiel se situe parfois dans ce qu’on ne voit pas. Entre les lignes. Voilà pourquoi, il n’y a rien de linéaire dans cette approche. Je dirais qu’il y a plutôt un côté puzzle qui nous permet d’expérimenter une poétique du réel qui évite les cloisonnements, favorise les correspondances et perturbe le lecteur en lui proposant un sens de lecture un peu différent.

Dj Duclock : Ce que je voulais demander c'est pourquoi le vers libre ? dont Roger Caillois dit "Il est arrivé que les poètes aperçoivent dans les règles de la prosodie autant de contraintes arbitraires, inutiles, gênantes, propres seulement à brider leur inspiration et à la contraindre (...). De ce scrupule naquit le vers libre, à vrai dire pure illusion d'optique et mirage de l'imprimerie. Par définition, le vers libre, c'est le langage affranchi de toute régularité rythmique et par conséquent la prose. Contre cette évidence, aucune typographie ne saurait prévaloir. La disposition sur la page blanche ne remplace pas la page blanche. Un sonnet de Ronsard, un poème de Baudelaire, ne changent pas de nature, si on imprime le texte continûment, sans aller à la ligne, à la fin de chaque vers. Un lecteur sensible les reconstitue instantanément. En revanche, un texte au rythme incertain, distribué en membres inégaux sur des lignes incomplètes, ne devient pas poème par la vertu d'un tel artifice. Mais il s'en donne l'air." Dans "Nouvelles du front de la fièvre", "Ma vieille flamme" ou encore"Même pas en rêve", tu utilises le vers libre, c'est de cela que je voulais parler et quelle est sa différence avec la prose ? Qu'est-ce que cette mise en page apporte ?

Jean Marc Flahaut : Je ne crois pas avoir jamais eu l’intention de donner l’impression de faire de la poésie. Je ne pense même pas que la plupart de mes textes, même les plus courts, s’apparentent au vers libre. Comme je ne prends jamais de notes, les phrases tournent en rond un bon moment dans ma tête, parfois des jours entiers et finissent donc par prendre une musicalité particulière. Lorsque je les retranscris sur papier, je suppose qu’elles s’agencent de cette façon à mon insu car elles ont fini par exister pour elles-mêmes. Et peuvent être ainsi lues indépendamment les unes des autres. Ce n’est pas une intervention délibérée de ma part ou le choix d’une mise en page originale ou particulière. Cela s’impose à moi et je n’essaye pas de comprendre pourquoi. C’est ma façon de travailler. Je n’en connais pas d’autre. Seules les phrases m’intéressent. Et je ressens le besoin de les distinguer les unes des autres pour que ça prenne sens. Et surtout, je n’écris que les phrases dont je me souviens.

Je fais le deuil de celles qui n’ont pas survécu dans mon esprit. Je ne garde que les fragments. Au final, certains de ces découpages donnent un rythme particulier à l’ensemble et suggèrent une étrangeté, un oubli, un manque, une absence, le souvenir de quelque chose qui a disparu.

Dj Duclock : Le livre de Roger Caillois Approche de la poésie est intéressant, si tu le croises un jour, n'hésites pas ! Tu m'en diras des nouvelles. Du point de vue des lectures, qu'est-ce que tu lis en ce moment ?

Jean Marc Flahaut : Depuis peu, j’ai entrepris une recherche dans le champ universitaire à propos des ateliers d’écriture en milieu populaire. L’objet de cette recherche est de poser la question des enjeux et des finalités de la création dans le cadre d’une production collective qui aille au-delà de la seule expression des groupes dans la continuité des idées de transformation sociale inspirées par des courants tels que l’éducation populaire. Je lis donc pas mal d’ouvrages sur le sujet. A côté de ça, j’essaye de trouver des idées pour mon nouveau roman en lisant des tas de trucs différents qui vont de la poésie au roman noir. Je passe aussi beaucoup de temps sur la toile. C’est un rituel quotidien.

Dj Duclock : Et en musique, quel est le disque ou le morceau qui tourne ces derniers temps sur la platine ?

Jean Marc Flahaut : Depuis le décès de Mark Linkous, le leader de Sparklehorse, je suis triste comme les pierres. Alors, j’écoute ses chansons en boucle. Tout comme Eels et son album electro-shock blues qui reste pour moi le plus bel objet musical de tous les temps. D’une façon générale, j’aime les morceaux datés, prisonniers d’une certaine énergie de l’instant et du processus créatif qui les a vu naître. Je suis également sensible à certaines choses qui tiennent du passage secret vers un horizon imaginaire : la production d’un album des Beatles, un instrumental de Zappa, un refrain de Dylan, un visuel de Neil Young, le nom et le prénom d’un étranger écrits au stylo bille au dos d’une pochette de Lou Reed.

Dj Duclock : Je suis aussi pas mal accroché au Sparklehorse, c'est d'ailleurs un mot sur le groupe qui a ouvert le blog... J'ai une dernière question Jean-Marc, elle est pas forcément facile... Est-ce que tu peux nous raconter ta dernière surprise ? La dernière fois que tu as été surpris ?

Jean Marc Flahaut : Mon plus grand défaut est de donner de l’importance à des détails qui n'en ont pas alors chaque jour, je me surprends à être surpris par tout un tas de petites choses qui accentuent mon mal de ventre et assurent la longévité de mon esprit chagrin. J’envie tous ceux qui prennent la vie comme elle vient sans se poser de questions à tout bout de champ. Je serais prêt à tout pour entrer dans leur gang. Je renierais la danse de St Guy. Je passerais mon rituel d'initiation dans une piscine à boules multicolores. J'apprendrais à jouer Shuggie Otis à la guitare. Je ferais du vélo sans les mains. Ce n’est pas demain la veille. Hélas.

Sparklehorse, Home Coming Queen (clip réalisé par Chad Adair)

Commentaires

  1. Chouette interview (aussi bien du côté des questions que des réponses)

    j'ai beaucoup aimé la question au sujet des vers libres (parce que je me la pose sans cesse lorsque j'écris, ça me chiffonne un peu parfois de ne pas comprendre pourquoi je fais comme ceci ou comme cela...)

    et j'ai aussi pris un sacré pied à la dernière réponse (ce passage en particulier : je me surprends à être surpris par tout un tas de petites choses qui accentuent mon mal de ventre et assurent la longévité de mon esprit chagrin. J’envie tous ceux qui prennent la vie comme elle vient sans se poser de questions à tout bout de champ") je le connais tellement ce mal de ventre... semblerait qu'on ait un douloureux ami commun JM

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