Le supplice de l'eau, Percival Everett


On dit souvent « plaisir de lecture » quand un livre est « sympa », c’est à dire quand il risque probablement de ne vous laisser aucun souvenir passé six mois. On évoque plus rarement une « expérience » de lecture, celle qui perturbe et questionne votre façon de lire.

Un père dont la fille a été assassinée, ça pourrait ressembler à beaucoup de romans et l’on imaginerait la vengeance, la souffrance, l’enquête, le procès... Percival Everett, lui, renvoie l’histoire en périphérie. Elle existe mais supplantée par la forme, la destructuration du récit, les réflexions en tout genre, occasion d’aborder bien des thèmes.

"Ce n’est pas populaire de le dire, mais ils sont dressés pour tuer. Qu’ils constituent la jeunesse de notre pays ne suffit pas à faire d’eux de bons jeunes gens, pas tous sans exception, pas jusqu’au dernier. Après tout, ils ont choisi de porter un fusil. Pas un d’eux n’a songé ni imaginé qu’il s’engageait pour défendre la démocratie. Cette insipide et prévisible rhétorique vient après, au moment opportun."

Le père, Ismaël, un auteur de roman à l’eau de rose, vit perché dans sa maison à la montagne. Avec un cave dans laquelle il va séquestrer l’assassin présumé. Percival Everett convoque Thomas Jefferson, Aristote, Freud, Héraclite, pour des discussions à bâtons rompus. La guerre, le couple, les Etats-Unis d’Amérique, forment autant de fragments où, comme l’énonce le narrateur, chacun trouvera quelque chose à comprendre, prendre.

"Si j’avais une Bible, je la lirais, et j’imagine qu’elle m’apporterait du réconfort si j’étais idiot, et des questions si j’étais curieux, mais rien de plus, quelles que soient mes dispositions."

La souffrance d’Ismaël n’en fini pas de le tourmenter, le menant vers la dégringolade, mise en parallèle avec la bêtise de son pays. Car à travers Ismaël bien sûr l’auteur nous parle surtout d’une société et d’un pays dont les actes ne lui correspondent en rien.

Les amateurs d’histoire linéaire risquent de s’y perdre, les autres retireront forcément quelque chose de cette lecture. Une autre façon d’aborder un texte : "ne m’intéresse pas le sens que vous retirerez des mots qui figurent sur ces pages, si vous choisissez d’y voir un sens et y parvenez, mais les limites du sens que vous parviendrez à en tirer. N’en déplaise à Humpty Dumpty, n’en déplaise aux autorités de ma patrie, on ne fait pas dire n’importe quoi aux mots, aux symboles et aux signes, selon sa fantaisie."

Percival Everett, Le supplice de l'eau, Actes Sud, 2009, 20 euros, 244p.

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