Stephane Prat se souvient de cet air

The Saint I'm Stranded


Stéphane Prat est poète et on ne sera pas sans reparler de son oeuvre sur Duclock avec L'ardoise parue aux éditions Asphodele. Sachez aussi que Stéphane Prat a ouvert les pages Aveux dans le n°1 de L'Indic. Le voilà qui nous parle d'une ville qui m'est chère.


En rade


À Alain Le Bis & Cie

Stranded - I'm so far from home/ Stranded - Yeah I'm on my own. All right ! Je tâchais, cramponné à mon volant, de rester sur le pont de Plougastel qui menaçait déjà, en 1987, de s’effondrer. Les rafales y étaient traîtres et pelaient en diable. Le pont suspendu qui remplacerait ce pont pourfendu, avec ses promesses de petit Frisco finistérien, et les déceptions qui vont avec, n’était encore que de l’architecture fiction, un univers parallèle phasmique. Stranded - You gotta leave me alone/'Cause I'm stranded on my own, stranded far from home. Ma fiat 128 n’avait pas encore brûlé, avec deux années d’écriture dans le coffre, au large de Ouistreham. Entre deux morceaux de punk rock compilés sur une cassette audio alourdie, voilée par des enregistrements successifs, j’entendais parfois cliqueter dans le coffre les grands crus bourgeois à 20 sacs (30 euros) dont j’avais pigeonné les étiquettes, et que j’avais carmé au prix de piquettes de table. J’en avais sortis pour mille cinq cent francs payés trente et quelques à la caisse du « Bravo » de Pont-Aven. J’avais fait passer cette cargaison comme un bouquet de fleurs en carmant au prix fort un assortiment très fin de fromages à la coupe. J’apportais le dîner du pauvre. Stranded - Yeah I'm on my own / Stranded - You got to leave me alone/ Come on! Je me répétais mentalement l’itinéraire pour me rendre à Kerhuon, dans la carrée d’Alain Le Bis, dont c’était l’anniversaire. Comme Iggy Pop commençait d’aboyer I Wana be your dog, j’entendais encore I’m stranded, des Saints, tribu pré-punk australienne, de leur album écorché sorti à Brisbane en 1976. Je fredonnais mentalement la rengaine révoltée des Saints, exactement comme un petit air de Brassens, la colère angoissée de Chris Bailey me devenait familière, me tenait compagnie, me doublait même, sur la bretelle de Kerhuon, dans les soies sanguines du soleil bleu. En sortant enfin de la fiat, des bourdons très jaloux dans chaque oreille, alors que depuis la carrée d’Alain Le Bis Joey Ramone faisait vibrer les vitres des tires garées dans sa rue, je sifflotais toujours I’m stranted, (je suis en rade, je suis coincé, seul loin de chez moi, loin de moi, tu dois me laisser mon amour etc…), et c’est réellement ce soir-là que restais en rade, à Brest.

Stéphane Prat
I'm Stranded, The Saints
Brest

The Saints, I'm Stranded

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