Le Cinéma de Tanguy Viel

Deuxième roman de Tanguy Viel, écrit en 1999, avec lequel je poursuis ma promenade décousue dans les ouvrages de cet auteur. Cinéma s'avère bien l'hommage suggéré par le titre, en plus de quelques autres significations auxquelles on peut songer. Cinéma raconte un film, mais c'est aussi l'incroyable éloge du narrateur envers son film culte, qui fait se dévoiler un autre scénario : la vie d'un homme obsédé, monomaniaque. "Moi-même je n'ai pas de vie à côté du film, je suis un homme mort sans Sleuth." Un cahier pour noter toutes ses impressions ; des amis triés en fonction de leurs réactions à ce référent unique ; un interdit : voir ce chef-d'oeuvre sur grand écran, la peur de ne plus pouvoir le visionner ensuite sur magnétoscope... Bref, un type un peu insupportable, qui vous raconte la scène cruciale avant qu'elle n'arrive pour être sûr que vous allez bien la comprendre.

"Si un jour il passait sur un grand écran, je n'irais certainement pas le voir, parce que ce serait trop dangereux pour mon avenir personnel, ce serait trop risqué, du fait qu'après je ne pourrai plus le regarder sur un magnétoscope. Ce serait trop jouer à quitte ou double : le voir une fois au moins dans des conditions parfaites, et être incapable après de le voir dans des conditions imparfaites, et non pas seulement la taille de l'écran, à la télévision, mais toujours, avec la télévision, on est perturbé, on voit ce qui se passe autour, on voit le mur derrière et le reste de la pièce sur les côtés. Alors, quand on l'a vu une fois en entier, une fois sans rien d'autre autour des yeux, après, ça ne doit plus être possible. Je regarde dans les journaux seulement par acquit de conscience, dans l'espoir qu'un jour ça arrive, et que je puisse me poser la question pour de vrai, de savoir si ou non j'irai le voir au cinéma, mais je ne suis pas du tout sûr que je le ferai, pas sûr du tout, pour toutes ces raisons que je viens de dire, et par rapport bien sûr à mon équilibre, mon mental très fragile."

On apprend vers la fin le titre de ce film, ce qui en fait un objet réel et vivant. Il quitte alors l'univers tellement irréaliste créé par ce narrateur qui le triture dans tous les sens et reconnaît l'avoir vu des dizaines de fois.

Et toujours l'écriture de Tanguy Viel, ici plus discrète, au service d'un narrateur qui en jette moins plein la vue. Et forcément on songe aux critiques de cinéma, aux spécialistes, à tous ceux qui observent l'image, décortiquent le sens avec plus ou moins de réussite.

Tanguy Viel, Cinéma, Editions de Minuit, 1999, 9 euros 91, 124 p.

Commentaires

  1. Fichtre, diantre diable et Cie. La télévision, par rapport au cinéma, me fait le même effet que le narrateur. C'est difficile de se concentrer uniquement sur un petit carré.

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  2. Tanguy Viel, une belle plume qui gagne à être connue.
    Entre ce que raconte le narrateur et la réalité, le lecteur donne à l'acte de lire toute sa signification : sa vigilance et son propre imaginaire.

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  3. C'est très juste. L'imaginaire est sollicité, sans en avoir l'air. Il mène l'enquête, en quelque sorte. Je crois que ce roman est un de ceux de l'auteur qui marque le plus ses lecteurs.

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