Blessés du 22 Février à Nantes, témoignages et traitement médiatique

Pierre, Damien, Emmanuel et Quentin

Le 22 février à Nantes s'est déroulé la grande manifestation annuelle contre le projet d'aéroport à Notre-Dame des Landes. Dès 14h30, des affrontements ont eut lieu, devant la barrière anti-émeute installée par la police au bout du Cours des 50 Otages. Tracteurs, clowns, familles et manifestants s'y étaient retrouvés, étonnés de ne pouvoir accéder au centre-ville. Jusqu'au soir, la police (CRS, BAC, GIPN...), appuyée par un hélicoptère, gazera et blessera les manifestants. "Saccage", "dévastation", "émeutes", tout a été dit sur cette journée, qui s'est surtout soldée par des blessés en quantité inédite en France.

Ce mardi 15 février, 3 des blessés les plus graves ont tenu à témoigner de leur histoire lors d'une conférence de presse. 3 personnes mutilées à l'oeil le même jour, dans la même ville, c'est une situation dramatique et jamais vue en France. Damien Tessier, Emmanuel Derrien et Quentin Torselli ont tous les 3 perdus l'usage d'un oeil. À peine deux mois après leurs blessures, des jours d'hospitalisations et des traumatismes physiques et psychologiques, ils ont trouvé le courage de s'exposer et de parler, de livrer leurs sentiments aux journalistes. Ils s'expriment aussi pour ceux qui ne sont pas là : un grand nombres des blessés restent dans la peur, car se dresser face à la Police n'est pas chose facile. Pierre Douillard, qui a perdu un oeil en 2007 alors qu'il était lycéen, l'explique très bien : être blessé par la police dans une manifestation rend isolé et impuissant.

Les 3 blessés ont expliqué leur présence pacifique sur les lieux. Quentin Torselli blessé place de la Petite Hollande, alors qu'il allait quitter la manifestation et ne présentait aucune agressivité. Emmanuel Derrien alors qu'il était là en observateur, simple passant tout juste sorti d'un entretien d'embauche. Damien Tessier alors qu'il assistait aux affrontements devant la station de tramway Commerce. Dans le cas de Quentin Torselli, les personnes qui l'ont aidé se sont elles aussi faites gazer et passer au canon à eau (voir les images du journaliste Yves Monteil).

En résumé, les 3 blessés ont tenu à : 

Montrer les munitions utilisées lors de la manifestation (balles de LBD40 et Flash-ball super pro).
Questionner la démocratie et la liberté de manifester.
Remettre en cause l'efficacité du flashball.
Dénoncer la militarisation de la police.
Souligner que ce qui s'est passé peut arriver à tout le monde.
Réclamer la saisie d'un juge d'instruction, et une enquête parlementaire.



Tous les 3, avec le journaliste Yves Monteil touché au torse, ont porté plainte contre X. Ce n'est pas le peu de questionnement et de soutien médiatique qui les réconfortera. Vous trouverez le dossier de presse de cette conférence et un résumé sur le site du 27 Novembre 2007 à la date du mardi 15 Avril. Voici ce que la presse a retenu.


PRESSE OCEAN, ARTICLE INTERNET
Le premier article est publié sur leur site internet, il fait 14 lignes et comporte 3 fois la mention "selon eux" (un "selon eux" relativisé par ces images et cette vidéo qui montre un des journalistes victime d'un tir de flashball). Quand il s'agit des blessés policiers, de la parole des commerçants, de telles précautions ne sont pas prises. Il faut également noter le vocabulaire utiliser pour parler des balles de flashball dites "balles souples". Comme celles avec lesquelles jouent les enfants.
Seule leur vidéo laisse une parole libre aux blessés.




FRANCE 3, JOURNAL TÉLÉVISÉ RÉGIONAL
Le journal Estuaire a fait son reportage ( à 3'09''). On entend Quentin Torselli parler et l'aspect mis en avant est celui du caractère inconnu du projectile qui l'a éborgné. C'est ensuite le syndicat policier qui s'exprime et rappelle la centaine de blessés qu'ils ont dénombrés, avant que soient montrées les images des manifestants qui ont lancé des projectiles sur la Police. 

Et donc : rien sur la demande d'enquête parlementaire, aucune mention de l'usage du flashball, aucune image des munitions, aucune restitution de la souffrance subie par 3 jeunes hommes de moins de 30 ans qui ont chacun perdu un oeil et dont les vies professionnelles sont pour le moins interrompues. 

Pourquoi ne pas retranscrire les divers points pourtant clairs de la conférence de presse sur France 3 ? Pourquoi ne pas montrer les images des munitions utilisées par la police le 22 février ? Pourquoi ne pas relayer honnêtement la parole des blessées du 22 Février à Nantes ? Que se passe-t-il pour que l'information soit à ce point déformée ? Le journal télévisé bafoue leur parole. En plus d'un grave manquement professionnel, dont nous commençons malheureusement à avoir l'habitude, il s'agit aussi de dignité.


20 MINUTES, OUEST FRANCE ET PRESSE OCÉAN, ÉDITION PAPIER
Heureusement, Presse Océan (en page 9, Loire Atlantique) et 20 Minutes (en page 5, Grand Nantes) parlent de la demande d'enquête parlementaire et reprennent les termes "militarisation de la police" et "utilisation abusive" de lanceurs de balles de défense. Mais pourquoi prendre tant de pincettes ? On peut lire dans 20 Minutes : "Aujourd'hui Quentin, Damien, Emmanuel qui décrivent avoir perdu l'usage d'un de leurs yeux..." Pourquoi ne pas dire qu'ils ont effectivement perdu un oeil ? Quand les journalistes parlent de la répression d'une manifestation dans un autre pays, émettent-ils autant de doutes ? 

Quant à Ouest France c'est service minimum et avec pincettes encore. Les blessés "ont témoigné de concert et dénoncé les violences policières dont ils se sentent victimes" pourquoi ne pas dire "ils ont perdu un oeil et accusent la police" par exemple ? Comme pour le journal de France 3, il n'est pas fait mention de Lanceur de balle ou de Flashball, ni d'enquête parlementaire dans les pages de Ouest France. Pour des feux de poubelle, le même journal a consacré 3 colonnes au sujet mardi, et deux ce mercredi. La hiérarchie de l'information laisse songeur.

La presse quotidienne n'est pas le journalisme d'investigation, d'accord. Mais en vérité peu d'éléments de la conférence de presse sont rapportés dans les quotidiens régionaux. Ce qui se joue au niveau de la répression des manifestations, et de son traitement médiatique, est grave. Il est des actes et des non-dits qui ne restent pas sans réactions. Comment s'étonner alors que des individus soient réticents à parler à la presse, à lui laisser libre accès à leur parole et leur vécu, ou encore que certains journalistes soient pris à partie lors de manifestations ? Pourquoi la vidéo montrant Quentin Torselli, ou la photo du tir de flashball sur le journaliste Yves Monteil (photo ci-dessous extraite de ce récit), n'ont été repris dans aucun de ces journaux ?


EDIT du 17 Avril : Pierre Douillard s'est exprimé sur le plateau de Télé-Nantes. Ouest France consacre une demi-page (en page 11, Nantes métropole) dans son édition du 17 Avril. L'article omet beaucoup d'éléments cités ci-dessus, et prend bien soin de mettre le doute sur l'origine des blessures, avec des circonvolutions étonnantes : Il pense avoir été la cible d'"un projectile dont il ne peut préciser la nature". L'article laisse entendre que les blessés ne savent pas ce qui les a touchés, ne précise pas qu'ils n'étaient pas agressifs, que les secours ont été poursuivis par la Police dans le cas de Quentin Torselli, et oublie de rappeler que dans le cas de Pierre Douillard (pour le tir à l'oeil de 2007) si le policier a été relaxé la justice a reconnu qu'il avait tiré sur Pierre Douillard. On notera aussi l'emploi du "selon eux" pour les blessés, mais dès lors qu'un représentant syndical de la police s'exprime "il rappelle que"... De ce côté là les faits sont acquis comme parole d'Evangile. Guérilla ? Emeutes ? "Des gens qui veulent tuer du flic" ? L'exagération côté Police ne semble pas devoir être tempérée...

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