Jean Pierre Havrin, Il a détruit la police de proximité, Jean-Claude Gawsewitch Éditeur, 2010

Le livre de Jean Pierre Havrin commence par la description de la journée du 3 Février 2003 où le ministre de l’Intérieur se rend à Toulouse pour une "journée de lynchage" préparée à l’avance. Le livre s’ouvre sur cette « farce médiatique » et explique ce qu’est la police de proximité et les résultats auxquels elle était arrivée.




« … un vrai républicain acquis à l’idée d’une police au service du citoyen… »

Ce jour là Jean-Pierre Havrin et ses hommes se sentent trahis par leur ministre. Quelques années plus tard, dégagé de son devoir de réserve, il nous parle du travail de police de proximité qu’il avait mis en place avec ses hommes dans la quartier du Mirail à Toulouse et explique ce en quoi il croit : à l’action de fond avec une police partenaire de la population afin de prévenir, comprendre et aider. Une police qui « effectuait un travail de fond qui permettait également de mener une répression ciblée et efficace. » Le Mirail. On se souviendra que c’est dans ce quartier que le 13 décembre 1998 le jeune Habib a été tué d’une balle dans la nuque par une patrouille de police. On pourra visionner à ce sujet le film Le bruit, l'odeur et quelques étoiles (Eric Pittard, 2002). Au Mirail les rapports police / population ne sont pas au mieux et c’est pour cela que Jean-Pierre Havrin choisit ce quartier pour mettre en place son « laboratoire » de police de proximité « une police au service de la population et non pas du pouvoir ». On pense (toutes proportions gardées) à cet épisode de The Wire où la police met aussi en place un laboratoire d’essais pour lutter contre la drogue en la légalisant dans un coin de la ville.

« Pendant quelques secondes, j’ai une envie irrépressible de lui mettre un coup de boule »

Voilà un sentiment qui semble partagé par pas mal de monde, cet incroyable agacement que peut susciter le personnage qui est, en dehors de sa politique, particulièrement agaçant dans sa façon de se comporter ; chez beaucoup il est presque arrivé à faire passer Jacques Chirac pour « sympathique ». On n'a pas de mal à imaginer que ce personnage doit pouvoir provoquer ce genre de réaction, même chez un flic qui a dû en voir d’autres… Ce sentiment et cette constatation sont sûrement plutôt inutiles, mais peut-être que le partager ou en parler fait du bien.

« Comment un homme avec de telles responsabilités, un ministre de l’Intérieur, peut-il a ce point déshonorer sa fonction en affichant autant de mauvaise foi et une telle ignorance du problème ? »

Jean-Pierre Harvin explique comment, pour des raisons politiciennes, le ministre va détruire un travail mis en place par la gauche. Il explique aussi son parcours et sa vision de la police et de ce qu’elle devrait être dans diverses situations. Au-delà, le livre laisse entrevoir – de très loin - quelques rapports entre fonctionnaires et politiques avec des noms connus : Pierre Joxe (qui préface le livre), Claude Guéant (directeur général de la police nationale, préfet et déjà dans l’entourage de Nicolas Sarkozy au moment où il est ministre de l’Intérieur), Jean Pierre Chevènement (à l’initiative de la création de la police de proximité), Charles Pasqua, Brice Hortefeux (qualifié de ministre approximatif de l’Intérieur), Dominique Baudis, Pierre Cohen (dont Jean Pierre Harvin est adjoint à la Mairie de Toulouse lorsqu’il publie ce livre)...

« Proposer des solutions simples (voire simplistes) à des problèmes compliqués, c’est facile mais parfaitement inefficace. Faire de la gesticulation plutôt que de la gestion, ça se vend bien médiatiquement mais ça ne résout rien ; ça ne fait qu’aggraver la déception et la défiance. »

Un des travers pointé du doigt dans Il a détruit ma police de proximité est la différence entre le temps politique et le temps nécessaire à la réalisation d’une politique. Les lectrices et les lecteurs de l'écrivain Jim Thompson devraient voir de quoi cela cause. Dans ses bouquins Thompson revient souvent sur le fait que le shérif est élu par les habitants de la ville et qu’il doit donc leur plaire s’il veut être réélu. Une partie de son travail et de ses actions (si ce n’est toutes) seront menées dans ce sens et non pas dans le sens de "travail de shérif". Jean Pierre Havrin pointe du doigt cette politique politicienne devenue « communication » qui n’amène pas de solution mais des effets d’annonce. Le livre est une charge contre la politique (ou l’absence de politique) du président actuel.

« Une des idées de la police de proximité c’était justement d’insister sur l’accueil et de recevoir toutes les plaintes. Bien sûr, ce n’est pas bon pour les statistiques ni le taux d’élucidation. »

Dans Le travail du furet dans le poulailler de monsieur Andrevon les informations se réduisent à des annonces statistiques (baisse/augmentation du chômage, du nombre de meurtres, de l'espérance de vie…), la série The Wire traite aussi des statistiques qui servent à rendre compte des résultats et qui finissent par transformer la police en pourvoyeur de chiffres. Il a détruit la police de proximité rejoint ces constats et le livre parle avec amertume d’une police qui, obligée de ramener « deux shiteux et une prostituée » pour rentrer dans les quotas, délaisse son véritable rôle et est de plus en plus mal vue par la population. Pour étayer cette charge je vous invite à lire Bien connu des services de police de Dominique Manotti (voir aussi L'Indic n°8). Jean-Pierre Havrin aborde aussi la vidéosurveillance « une charge très lourde qui va durer dans le temps et grever durablement le budget d’une commune » et qui remplace l’être humain tout en effaçant le lien social. Outre les thèmes évoqués plus haut le livre se penche sur les rôles et différences de missions de la police municipale et de la police nationale.

Jean-Pierre Havrin, qui tient à préciser qu’il a croisé de vrais hommes politiques (dont Chevènement et Pierre Joxe) "ancré dans (des) convictions et capable de faire passer l’intérêt des citoyens loin au-dessus de (leur) intêret personnel", donne un coup de pied à la politique de bouc émissaire mise en place entre autre par Besson, Sarkozy et Hortefeux...


Jean Pierre Havrin, Il a détruit la police de proximité, Jean-Claude Gawsewitch Éditeur, 2010, 251 pages, 18,90 Euros.

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