Joce se souvient de cet air...

Sarajevo, février 1983 quartier deBaščaršija. Photo : Joce


Je me souviens de Money for Nothing, au milieu des années 80, l’hiver qui suivit les Jeux Olympiques à Sarajevo... Je ne sais plus si c’est au 84 l’un des plus célèbres cafés de Baščaršija, ouvert l’hiver précédent les JO, ou bien dans un appartement de Grbavica que sous-louait un expatrié français, mais je sais qu’il s’agissait d’une K-7 pirate, apportée par un étudiant qui connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un - ou bien qui travaillait en Allemagne – ou bien qui bossait dans un studio de Belgrade, spécialisé dans l’édition à moindre prix de disques d’import… Les expatriés français « de l’est d’avant 89» se souviennent de ces disques bon marché aux pochettes-surprises (le contenu ne correspondant pas toujours à ce qu’annonçait l’emballage) auxquels les autochtones préféraient ces fameuses K 7 mystérieuses dont personne ne connaissait au juste ni l’origine, ni le contenu, mais forcément meilleures que la version domestique parce que… d’origine étrangère !

Bientôt on n’a plus entendu que ça dans tous les cafés « privés » mais personne ne pouvait dire comment s’appelait ce guitariste (qui connaissait son Gilmour sur le bout des doigts...) ni ce batteur au swing efficace dynamisant la rengaine, hurlée jusqu’à plus d’heure par des noctambules éméchés qui pogotaient à qui mieux mieux sur :

You play the guitar on the MTV iiiiiiiiiii ! et Money for nothing and chicks for free iiiiiiiiiiii!



Pourtant le Sarajevo by night de l’époque ne manquait pas d’ambiances musicales variées : chansons traditionnelles « nouvellement composées » (dont la star incontestée était Lepa Brena), chansons sentimentales contemporaines - dont certaines, 10 ans plus tard deviendraient des chants de résistance à l’occupant (Sarajevo, ljubavi moja, Sarajevo, mon amour de Kemal Monteno), chansons tziganes dont l’apparition en ville coïncidaient généralement avec le printemps …et rock’n roll local : 84/85, c’est l’apogée du groupe Bijelo Dugme ( Bouton blanc en VF ) dont le chanteur, Željko Bebek, est alors plus célèbre que le guitariste (Goran Bregovic), plus célèbre alors que le groupe Zabranjeno Pušenje (Interdit de fumer) avec lequel Emir Kusturica s’essaie à la guitare entre deux films : Sjećaš li se Dolly Bell ? Te souviens-tu de Dolly Bell? (Venise 82) et Otac na službenom putu, Papa est en voyage d’affaires (Cannes, 1985) …et j’allais oublier le jazz dont le club est hébergé par la maison des étudiants étrangers, majoritairement africains et arabes et plus particulièrement originaires de républiques socialistes (non-alignement oblige !) et de confession musulmane (« nationalité » dominante en république de Bosnie - Herzégovine). Cette année-là, on pouvait y applaudir un trio constitué d’un très jeune saxophoniste tzigane, d’un pianiste serbe, et d’un contrebassiste croate. Au mur, le portrait de Tito est encadré de ceux de Saddam Hussein et d’Hafez El Assad, présidents de « pays frères » d’où viennent la plupart des étudiants étrangers… ce qui ne laisse pas d’étonner la française que je suis, habituée aux clivages culturels : telle musique, dans tel lieu, pour tel public, c’est de constater que ces jeunes étudiants passent de l’un(e) à l’autre sans complexes, capables de reprendre en chœur telle mélopée orientale, de style mashala auquel Goran Bregovic puis Bojan Z. rendront hommage 10 ans plus tard, ou telle rengaine à la mode, « domestique » ou d’importation, (de préférence clandestine !) : We gotta install micro waves ovens / Custom kitchens deliveries iiiiiiiiiiiii / We gotta moves this refrigerators/ We getta moves this colours TVs iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii



A l’époque , je m’étais peu souciée des paroles, et à vrai dire fort peu de la musique : si j’écoutais toutes les cassettes que tenaient à me faire écouter « mes » étudiants soucieux de parfaire ma culture musicale, les miennes, patiemment élaborées avant mon exil volontaire, se prêtaient peu au trémoussement collectif – sauf peut-être par ci par là, un petit Hubert-Félix, coincé entre un Léo Ferré et un Gérard Manset – sauf peut-être quelques Rolling Stones entre Kevin Coyne et Tom Waits….Ceux-là font partie de mon univers et ne sont pas liés à un lieu spécifique ; l’autre, le virtuose aux allures de tennis man dont j’allais connaitre le nom et le visage à la sortie européenne de Brothers in arms , fait partie de ma vie balkanique et m’évoque irrésistiblement les brumes de Sarajevo, celles des cafés enfumés et du brouillard matinal sur la Milijacka, celles des Ćevapčići (boulettes de viande grillées, spécialité du vieux quartier turc de Sarajevo) et du smog épouvantable pesant sur la ville comme un couvercle de plomb…


Dire Straits, Money For Nothing


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