Stéphane Hessel, une morale en politique



Je n'ai pas encore lu le livre de monsieur Hessel, mais le titre ne me plaît pas trop, je lui préfère "Révoltons-nous" par exemple... Il y a peu Je Notule a trouvé ce texte de Georges Apap sur son site Histoire d'Homme. Je vous laisse donc en sa compagnie, merci à lui de nous avoir permis de reproduire son texte sur Duclock.

Le gros succès de librairie que connaît la brochure « Indignez vous ! » que Stéphane Hessel vient de publier imposait un délai de révérence, mais aussi de réflexion, avant que ne reprennent leur cours nos manières de penser un moment troublées par l’impétueuse immixtion dans nos conscience de ces objurgations anticonformistes. Nous avons maintenant le recul qui convenait pour dire notre admiration devant la jeunesse de pensée de cet exceptionnel personnage.

Cet homme fut admis à l’Ecole Normale Supérieure où il a adopté, dit-il, la pensée optimiste de Hegel. Il fut aussi un héros de la résistance. Il a participé à l’élaboration de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Il a été ambassadeur de France. Il a contribué au prestige de notre pays. Il rappelle aujourd’hui aux jeunes générations les périodes sombres de notre histoire avant qu’elles ne tombent dans l’oubli. Il participe encore à toutes les actions de protestation contre les politiques d’exclusion et se dévoue pour le sort des plus défavorisés, sans-papiers, Roms et autres sans droits. Rien ne le laisse indifférent dans le malheur des hommes. A l’âge où d’autres ont depuis longtemps abandonné la lutte, gagnés par la lassitude de vains combats, cet homme, non seulement continue à s’indigner, mais condamne aussi notre résignation devant les injustices du monde.

La non-violence serait, dit-il, l’adéquate riposte, et il se borne à citer Mandela et Martin Luther King. Et c’est ici que, après la force de la conviction, commence la faiblesse du raisonnement. On ne peut qu’être déçu de la manière dont est traité le sujet alors qu’il y a tant de choses à dire sur la désobéissance civile, sur la dissidence, sur le refus en face des abus de la puissance publique. Voici comment se présente, sur l’oppression, la phrase-clé du chapitre : « Aussi bien du côté des oppresseurs que des opprimés, il faut arriver à une négociation pour faire disparaître l’oppression ». On conviendra qu’il y a là beaucoup de naïveté et la méconnaissance décevante de la division du monde entre dominants et dominés avec, les uns en face des autres, l’impitoyable loi du rapport de forces.

Comme disait le milliardaire américain Warren Buffett : « La lutte des classes existe, c’est nous qui la menons, nous les riches, et c’est nous qui la gagnerons ».

En face de cette brutalité, il faut bien oser un début d’explication à la candeur. On peut la trouver dans le périmètre philosophique que s’est tracé notre conseilleur, adoptant Hegel pour son optimisme dit-il, mais oubliant l’étape suivante dans le cheminement des idées, celle qui, passant par Feuerbach, nous conduit jusqu’à Marx et Engels dans leur démonstration de la nécessité d’une transformation radicale de la production et des structures sociales.

C’est pourquoi, dans sa conclusion, l’estimable auteur d’un ouvrage qui connaît tant de succès attribue l’injustice sociale à la menace, selon lui toujours présente, de la barbarie fasciste plutôt que d’en rendre responsable l’avidité d’une classe sociale qui, en regardant les autres travailler, s’attribue les profits du système de production qu’elle a imaginé.

C’est pourquoi encore, conscient de la puissance néfaste des médias, il nous invite à les combattre par « une véritable insurrection pacifique », selon son expression, alors qu’une culture politique élémentaire nous enseigne que les idées dominantes sont celles de la classe dominante, celle qui détient à la fois les moyens de production matérielle et intellectuelle, celle que la menace d’une insurrection pacifique ferait sourire, celle à qui l’indignation du peuple ne fera jamais perdre l’appétit.
On comprend le succès démesuré de cette rhétorique facile et pourtant salutaire.

Mais il ne faut pas trop creuser, car on ne fait pas de bonne politique avec des bons sentiments.



Georges Apap, Béziers le 24 Décembre 2010.

Commentaires

  1. Je ne l'ai pas lu et n'envisageais pas de le faire, car moi ce qui m'a tout de suite frappé lorsque j'en ai entendu parler, c'est le verbe "indigner". Tout est dit, là. C'est faible "indigner", ça fait bal à l'ambassade. C'est rebeller qu'il faut eu égard à la situation au mieux, désobeïr au moins. Indigner, déjà, c'est un verbe qui connote sa classe sociale.
    Rien que ce titre révèle donc bien le contenu, tel qu'ici recadré. Et rebeller, oui, ça n'aurait pas pris.
    Je suis indigné pfff, quand même. Toutes ces choses qui se passent...

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  2. oui, oui, suis assez d'accord, il n'y a pas grand chose dans ce texte, en revanche il déclenche une certaine émotion (liée principalement au profil de l'auteur) ce qui signifie bien que nous sommes beaucoup à nous indigner et beaucoup à ne pas vraiment trouver les moyens matériels de réagir à cette indignation par de réelles actions politiques tant les choses sont embrouillées dans le quotidien de gens, comment s'indigner d'un monde tout en y adhérant corps et âme, peut-être simplement en s'émouvant de l'indignation d'un autre, un type vieux, sympa, ancien résistant et Hegelien ?

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  3. Voici quelques pistes pour réagir : http://www.lepassagerclandestin.fr/crbst_3.html

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  4. Il ne semble guère être question de "solidarité" dans cet ouvrage, pas plus que de "désobéissance civile", évidemment. Ce furent pourtant les bases de la Résistance, comme des luttes sociales.
    La "capacité d'indignation" est un vieux concept chrétien destiné aux bonnes familles bourgeoises : vous avez réussi socialement, mais sachez encore vous indigner et faire la charité. L'idée a été reprise en philo, si j'en crois ce texte.
    Non, il n'y a aucune révolte dans l'air. Hélas...

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  5. J'ai écouté Hessel assez récemment justement. Bien sûr qu'il n'est pas question de désobéissance civile, ni de révolte. Mais, ceci étant, un certain nombre de choses, comme sur le programme du CNR remis en cause par nos chers gouvernants, le conflit israélo-palestiniens (et pour lesquelles Hessel s'est fait insulter par Taguieff), ou la toute puissance de l'économique sur le politique sont rappelés par le bonhomme. Evidemment, c'est très social-démocrate tout ça mais pas si catho bien pensant et bourgeois. Le texte reproduit par Duclock est bon dans le sens où il pointe les limites du raisonnement d'Hessel sans pour autant lui dénier tout début de fondement

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  6. Beaucoup de pipeau ! les sans papiers quand va on nommer un chat un chat et un chien un chien le mot clandestin existe alors dehors !go homme!

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  7. suite
    Il est facile de prêcher la révolte, mais aussi d’envoyer au casse-pipe ceux qui croiront à la solidarité d’une gauche bien-pensante qui reste dans ses foyers et se chauffe les pieds avec la bénédiction de la droite qui garde ainsi le pouvoir. Le bouquin de Stéphane Hessel traînera négligemment sur bien des tables basses avec Télérama et la télécommande. La ou les classes sociales qui regardent les autres travailler ne sont pas totalement celles que l’on peut penser.

    Ce que dit Georges Apap est intéressant en effet en ce qu’il montre les limites et les paradoxes de cette rhétorique facile et pourtant salutaire et de son succès démesuré.

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  8. mon message a été coupé,je re-poste le début:
    Je n’ai pas lu non plus le livre de Stéphane Hessel, j’en ai entendu parler bien sûr, mais je n’aurais pas eu le temps de lire cet énième appel à l’indignation. Je respecte Hessel et je respecte aussi l’usage de ce mot « indignation ». Appeler à la rébellion ou à la révolte est possible, mais avec combien de divisions ?
    J’ai écrit à Michel Onfray lors de la publication de son article intitulé « Monsieur le Président, devenez camusien ! », en lui posant cette question et je cite ici les termes de mon courrier :

    « (…) Vous demandez à un de nos « grands de ce monde » de mettre en application les préceptes de cet homme qu’il veut nous montrer en exemple en faisant transférer ses restes au Panthéon. Vous prêcherez sans doute dans le désert, mais faut-il s’interdire de faire des choses qui paraissent inutiles ? Ces choses ou ces paroles qui peuvent paraître inutiles sont les vraies armes de tous ceux qui vous font confiance et qui sont derrière vous.

    Mais alors, Onfray, combien de divisions ? Il s’avance soutenu par les instituteurs, les syndicalistes, les grévistes, les plus petits, les humbles, les pauvres, les démunis, les oubliés, les sans-grades, les sans-voix…

    Alors prenez garde, monsieur Onfray , car vos divisions, fort bien nommées d’ailleurs, sont en déroute.

    Avez-vous bien vu où en sont vos hussards noirs de la république ? Ils ont perdu la bataille des valeurs car nombre d’entre eux sont perdus dans les méandres de leur feuille de paie, de leurs droits à congés et autres prébendes que leur offre le capitalisme. Bien sûr, il y en a encore quelques uns qui serrent les rangs derrière vous et qui servent d’alibi à ceux qui ont déserté le combat.

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  9. suite...
    Avez-vous vu où en sont vos bouillants syndicalistes ? Ils défilent périodiquement dans les rues pour commémorer la bataille perdue de la solidarité, de la fraternité et de l’égalité. Ils s’époumonent dans les rues, puis rentrent dans leurs entreprises pour récupérer quelques bénéfices et heures de délégation. Bien sûr, il y en a encore quelques uns qui serrent les rangs derrière vous et qui servent d’alibi à ceux qui ont déserté le combat.

    Et les plus petits, les humbles, les pauvres, les démunis, les oubliés, les sans-grades, les sans-voix, où sont-ils ? Il y a longtemps qu’ils savent qu’ils ont perdu la bataille mais qu’ils servent d’alibi à ceux qui ont déserté le combat. (…)»

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  10. Une conférence de Stéphane Hessel qui devait être donnée à l' École Normale Supérieur (Paris) vient d'être annulé : http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=10095 sous la pression du CRIF semble-t-il.

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  11. La lecture de Claude Le Nocher : http://action-suspense.over-blog.com/article-stephane-hessel-indignez-vous-65298142.html

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