Cormac McCarthy, Le grand passage


« Ce monde sera jamais le même, dit le cavalier. Tu le sais ? Je le sais. Il l’est déjà plus. »

La louve. Quelques mois après la lecture de ce Grand passage, c’est encore l’image de la louve qui me marque. Avec celle de la boucle, quoique celle-ci ne restitue pas l’idée de changement. Car si Billy, le personnage du Grand passage, prend un chemin qui le ramène à son point de départ, il a eu le temps et l’occasion de quitter sa peau d’adolescent naïf.

Les images et les préoccupations de Cormac McCarthy me deviennent familières au fur et à mesure que je découvre ses romans. Quand le frère de Billy raconte son rêve où « y’avait un grand feu là-bas sur le lac à sec » forcément je revois cet homme à cheval qui porte le feu dans La route. Billy, qui est le témoin d’un monde (perdu ?) semble annoncer à plusieurs reprises ce roman de l’auteur.

« Il s’était enroulé dans la couverture et observait la louve. Quand ces yeux et la nation dont ils étaient les témoins seraient à jamais retournés à leur origine avec leur dignité il y aurait peut-être d’autres feux et d’autres témoins et d’autres mondes offerts à d’autres regards. Mais ce ne serait pas ce monde-ci. » Ce passage, d’ailleurs, me semble un bon contre-argument parmi d’autres à l’encontre de ceux qui voient un réactionnaire conservateur chez Cormac McCarthy. Quoiqu’il en soit, c’est la chair de poule qu’il arrive à susciter à chaque fois que je commence ses phrases. Je me vois incapable de décrocher de ces successions de descriptions que sans doute certains – mais comment ?? – doivent trouver chiantes. Il avance il avance, Billy sur son cheval, dans les montagnes, vers le Mexique. « Leur peau était sombre comme une peau d’Indien et leurs yeux noirs comme du jais et elles fumaient comment mangent les pauvres, ce qui est une forme de prière. »

Pas d’abondance de faits, pas d’utilisation de rebondissements. Quand il y en a un, il n’y en a qu’un seul et il coupe littéralement le souffle. L’auteur dit beaucoup, à partir de pas grand-chose. Il procède par allusion, indicible et la méthode fait prendre toute la mesure du propos. Il vise juste parce que la nature humaine est au coeur de son histoire et nul n’y est indifférent.

Billy croise des personnages sur sa route, comme cet homme reclus dans une église, long passage de réflexion sur la religion et la croyance. Cet homme qui raconte des histoires : « la tâche du narrateur n’est pas une tâche facile, dit-il. Il semble tenu de choisir son histoire entre beaucoup d’autres récits possibles. Mais il n’est est évidemment pas ainsi. Il s’agit plutôt d’en tirer plusieurs de l’unique. Le narrateur doit toujours chercher à inventer pour démentir l’affirmation – exprimée ou tacite – de l’auditeur qui prétend avoir déjà entendu l’histoire qu’on lui rapporte. »

Comme dans De si jolis chevaux, premier opus de cette Trilogie des confins, Le Grand Passage raconte une initiation. L’apprentissage de la liberté, du respect et de la vie. Cette liberté Billy la découvre et finit par l’incarner au regard des autres. Ça se fait dans la souffrance, à affronter des peurs et choisir des principes.

« T’as pas appris les bonnes manières là-bas pendant que t’étais parti, hein ? Non monsieur. Je ne crois pas. J’ai appris pas mal de choses mais sûrement pas les bonnes manières. Le shérif tourna la tête vers la fenêtre. C’est ton cheval là-bas ? Oui. Je vois une fonte de selle. Où est le fusil ? Je l’ai échangé. Contre quoi ? J’crois pas que je pourrai dire contre quoi je l’ai échangé. Tu veux dire que tu peux pas le dire. Non monsieur. Je veux dire que j’suis pas sûr de pouvoir trouver un mot pour ça. »

Cormac McCarthy écrit des romans profondément touchants, émouvants, et je pourrais aligner les extraits à l’appui. Les évidences n’ont pas cours chez lui car tout est raconté sur le fil, abordé avec nuance, qu’il s’agisse du mal que d’autres utilisent comme un objet sanguinolent, où une droiture que certains exaltent tout en vous déniant toute liberté.

« Il dit que de toute façon le passé n’était guère plus qu’un rêve et que le pouvoir qu’on lui accordait dans le monde était grandement exagéré. Car le monde était refait chaque jour à neuf et c’était seulement parce que les hommes s’accrochaient à des coquilles disparues qu’ils avaient pu faire du monde une coquille de plus. »


Cormac McCarthy, Le grand passage, Editions de l'Olivier, 149F, 439p., réédition Points Seuil 8 euros

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